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Rupert Murdoch : comment un milliardaire a bâti un empire médiatique capable d’influencer les démocraties

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Rupert Murdoch : comment un milliardaire a bâti un empire médiatique capable d’influencer les démocraties
Rupert Murdoch : comment un milliardaire a bâti un empire médiatique capable d'influencer les démocraties

À 95 ans, Rupert Murdoch reste l’une des personnalités les plus influentes de l’histoire des médias. De l’Australie aux États-Unis, en passant par le Royaume-Uni, l’homme d’affaires a bâti un empire associant presse écrite, télévision et plateformes numériques. Mais derrière cette réussite industrielle se dessine une histoire marquée par les relations avec le pouvoir politique, plusieurs scandales judiciaires et une bataille familiale pour le contrôle de ses entreprises. Enquête sur un système qui continue de peser sur l’information mondiale.

Il ne dirige plus officiellement ses entreprises depuis novembre 2023, mais son nom reste indissociable de certains des médias les plus puissants de la planète. Rupert Murdoch, né le 11 mars 1931 à Melbourne, a consacré plus de sept décennies à construire un groupe dont les ramifications s’étendent sur plusieurs continents. Fox News aux États-Unis, The Sun et The Times au Royaume-Uni, The Australian en Australie ou encore The Wall Street Journal constituent autant de titres associés à son parcours. Son ascension commence en 1952 lorsqu’il reprend les activités du journal familial The News, à Adélaïde, après la mort de son père. Il développe progressivement ses investissements dans la presse australienne avant de conquérir le marché britannique à la fin des années 1960. L’acquisition de News of the World en 1969, puis de The Sun quelques mois plus tard, marque une rupture. Murdoch comprend rapidement que les journaux populaires, vendus à grande échelle, peuvent générer des recettes considérables et exercer une influence politique. Il impose une stratégie fondée sur les tirages, la réduction des coûts, des titres accrocheurs et une forte capacité à imposer des sujets dans le débat public.

Son implantation américaine transforme cette réussite éditoriale en véritable puissance industrielle. En 1985, Murdoch acquiert une participation majoritaire dans les studios 20th Century Fox, puis lance le réseau de télévision Fox en 1986. Dix ans plus tard, la création de Fox News bouleverse le paysage audiovisuel américain. Sous la direction de Roger Ailes, la chaîne développe une identité éditoriale conservatrice, avec une programmation construite autour de l’actualité, du commentaire politique et de personnalités identifiables. Le modèle rencontre un succès commercial important, notamment grâce aux revenus publicitaires et aux redevances versées par les distributeurs du câble. En 2007, Murdoch réalise une autre acquisition majeure avec Dow Jones, propriétaire du Wall Street Journal, pour environ 5 milliards de dollars. Le groupe se retrouve ainsi présent simultanément dans l’information financière, la presse populaire, la télévision et le divertissement. En 2019, la vente d’une grande partie des actifs de 21st Century Fox à Disney pour une opération valorisée à 71,3 milliards de dollars confirme sa capacité à restructurer son patrimoine. Murdoch conserve toutefois Fox News, Fox Sports et plusieurs activités stratégiques au sein de Fox Corporation.

Fox News, le pouvoir politique et la bataille de l’information

L’influence de Rupert Murdoch ne se mesure pas seulement à la taille de ses entreprises. Elle repose également sur la place occupée par ses médias dans les débats politiques. Au Royaume-Uni, ses journaux ont soutenu différentes personnalités au pouvoir, de Margaret Thatcher à Tony Blair, avant d’accompagner des courants favorables au Brexit. Aux États-Unis, Fox News s’est imposée comme une référence pour une large partie de l’électorat conservateur. La chaîne entretient des relations particulièrement étroites avec l’univers politique républicain, même si ces rapports ont parfois été marqués par des tensions. L’arrivée de Donald Trump sur la scène politique a renforcé cette dimension. Plusieurs animateurs de Fox News ont contribué à populariser ses propositions et ses discours, tandis que certains responsables de l’administration Trump étaient issus de la chaîne. Cette proximité ne signifie pas que Rupert Murdoch contrôle directement les décisions politiques américaines, mais elle illustre la capacité d’un groupe audiovisuel à orienter les thèmes discutés par une partie de l’opinion. La différence entre influence éditoriale, soutien politique et intervention directe dans les affaires publiques constitue précisément l’une des questions centrales soulevées par son parcours.

La présidentielle américaine de 2020 a toutefois révélé les risques de cette proximité entre information, opinion et stratégie commerciale. Après la victoire de Joe Biden, plusieurs émissions de Fox News ont relayé des accusations infondées de fraude électorale, notamment concernant les machines de vote de Dominion Voting Systems. L’entreprise engage une procédure judiciaire pour diffamation. Les documents rendus publics avant le procès révèlent que plusieurs responsables et présentateurs de Fox doutaient en privé de certaines affirmations diffusées à l’antenne. Le 18 avril 2023, Fox accepte finalement de verser 787,5 millions de dollars à Dominion pour mettre fin au litige. Dans son communiqué, le groupe reconnaît les décisions de justice établissant la fausseté de certaines accusations concernant l’entreprise, sans reconnaître une responsabilité générale pour l’ensemble des griefs formulés. Le montant du règlement constitue l’un des accords les plus importants de l’histoire américaine en matière de diffamation. L’affaire montre aussi les tensions auxquelles sont confrontés les médias d’opinion lorsqu’ils cherchent à conserver une audience fidèle tout en respectant les exigences de vérification journalistique.

Écoutes téléphoniques : le scandale qui a ébranlé son empire britannique

Bien avant le dossier Dominion, Rupert Murdoch avait traversé une crise majeure au Royaume-Uni. En juillet 2011, les révélations concernant les pratiques du tabloïd News of the World provoquent un scandale national. Des journalistes et collaborateurs du titre ont eu recours à des interceptions de messageries téléphoniques pour obtenir des informations privées sur des célébrités, des responsables politiques et des personnes impliquées dans des affaires judiciaires. La révélation du piratage de la messagerie de Milly Dowler, une adolescente disparue puis retrouvée morte, provoque une vague d’indignation. Sous la pression publique et politique, le groupe décide de fermer News of the World après 168 années d’existence. Son dernier numéro paraît le 10 juillet 2011. L’affaire déclenche plusieurs enquêtes policières, des procédures judiciaires et une commission d’enquête publique sur les pratiques de la presse britannique, présidée par le juge Brian Leveson. Rupert Murdoch et son fils James sont entendus devant les parlementaires britanniques. Pour le groupe, la crise représente un tournant majeur : les méthodes utilisées pour obtenir des exclusivités deviennent un sujet de débat national et mettent directement en cause les mécanismes de contrôle éditorial.

Quatorze ans plus tard, les conséquences de cette affaire continuent de peser sur les activités britanniques du groupe. Le 22 janvier 2025, News Group Newspapers, éditeur de The Sun et ancien propriétaire de News of the World, conclut un accord avec le prince Harry pour mettre fin à une longue procédure concernant des atteintes à sa vie privée. L’entreprise présente des excuses officielles pour des intrusions commises par The Sun entre 1996 et 2011, notamment par des détectives privés ayant eu recours à des pratiques illégales. Elle reconnaît également des interceptions téléphoniques et d’autres atteintes à la vie privée impliquant News of the World. Le montant exact de l’indemnisation versée au prince n’a pas été officiellement détaillé. Ce règlement intervient avant l’ouverture d’un procès qui aurait pu conduire à l’examen public de nouveaux documents internes. Le groupe conteste néanmoins les accusations selon lesquelles ses dirigeants auraient organisé une destruction de preuves ou une dissimulation systématique. Pour l’empire Murdoch, ces procédures ont représenté un coût financier considérable, mais également une atteinte durable à sa réputation. Elles posent une question qui dépasse le seul cas des tabloïds britanniques : jusqu’où la recherche d’informations exclusives peut-elle conduire une rédaction lorsque la concurrence et les objectifs commerciaux prennent le dessus sur les règles professionnelles ?

La succession Murdoch, une guerre familiale à plusieurs milliards de dollars

Pendant des années, l’avenir de l’empire s’est joué autant dans les conseils d’administration que dans les relations entre les enfants de Rupert Murdoch. Lachlan, James, Elisabeth et Prudence détenaient des droits au sein d’un trust familial destiné à organiser le contrôle du groupe après la disparition de leur père. Cette organisation pouvait théoriquement permettre aux quatre héritiers de peser à égalité sur les décisions majeures. Mais leurs visions n’étaient pas identiques. Lachlan Murdoch, longtemps considéré comme le successeur privilégié, défend une orientation proche de celle du fondateur. James Murdoch a, de son côté, exprimé publiquement ses désaccords avec certaines positions éditoriales des médias familiaux, notamment sur les questions climatiques. Il quitte le conseil d’administration de News Corp en 2020. Les tensions deviennent particulièrement visibles lorsque Rupert Murdoch cherche à modifier les dispositions du trust pour garantir à Lachlan le contrôle des entreprises. Le désaccord débouche sur une procédure judiciaire dans le Nevada, révélant que la transmission d’un empire médiatique peut également déterminer l’orientation future de plusieurs rédactions influentes.

Le 8 septembre 2025, un accord met finalement un terme à cette bataille familiale. Les dispositions annoncées prévoient que Lachlan Murdoch conserve le contrôle des participations familiales dans Fox Corporation et News Corp. James, Elisabeth et Prudence renoncent à leurs droits dans les structures détenant les actions des deux groupes en contrepartie d’une compensation financière. Selon les informations publiées à l’époque, l’opération représente environ 3,3 milliards de dollars, soit près de 1,1 milliard pour chacun des trois héritiers sortants. Deux autres enfants de Rupert Murdoch, Grace et Chloe, bénéficient de nouvelles structures patrimoniales sans disposer du même pouvoir de décision que Lachlan. L’accord doit permettre à ce dernier de maintenir le contrôle familial jusqu’en 2050, selon les dispositions de la nouvelle organisation. Cette décision dépasse largement les questions successorales : elle réduit le risque de voir les divergences politiques entre les héritiers provoquer une réorientation de Fox News ou des journaux de News Corp. Rupert Murdoch, devenu président émérite des deux groupes en 2023, a donc organisé la continuité de son influence bien après son retrait des fonctions opérationnelles.

Un empire rentable qui doit désormais affronter les plateformes numériques

L’empire Murdoch demeure une puissance économique, même s’il est aujourd’hui réparti entre deux sociétés cotées distinctes. Pour son exercice clos le 30 juin 2026, News Corp annonce un chiffre d’affaires de 9,03 milliards de dollars. Le groupe possède notamment Dow Jones, HarperCollins et plusieurs activités numériques liées à l’immobilier. Fox Corporation affiche de son côté plus de 17 milliards de dollars de revenus annuels. Ses activités reposent principalement sur la télévision, les chaînes d’information, les droits sportifs et la publicité. Fox News demeure un actif stratégique, tandis que Fox Sports bénéficie de contrats de diffusion concernant plusieurs compétitions majeures. Mais l’avenir de ces entreprises ne repose plus uniquement sur les chaînes traditionnelles et les journaux imprimés. Le développement des services de streaming, la baisse progressive du nombre d’abonnés au câble et la concurrence des plateformes technologiques modifient les équilibres financiers. Fox investit notamment dans Tubi, sa plateforme gratuite financée par la publicité, qui revendique 110 millions d’utilisateurs actifs mensuels à la fin de l’exercice 2026. Le groupe a également lancé Fox One, un service de streaming destiné à distribuer directement ses contenus. Ces investissements montrent que la famille Murdoch cherche désormais à adapter son modèle de distribution à un public qui consomme de moins en moins l’information et le divertissement par les canaux traditionnels.

La trajectoire de Rupert Murdoch reste donc marquée par une contradiction. L’homme d’affaires a contribué à moderniser l’industrie des médias, développé de nouveaux réseaux audiovisuels et transformé plusieurs titres de presse en marques internationales. Dans le même temps, ses entreprises ont été confrontées à des scandales qui ont mis en cause leurs pratiques journalistiques et leur rapport à la vérité. Son influence sur la vie politique britannique et américaine continue d’alimenter le débat sur la concentration des médias et l’indépendance des rédactions. La transmission du pouvoir à Lachlan Murdoch ne met pas fin à ces interrogations. Elle ouvre une nouvelle période durant laquelle le groupe devra concilier ses orientations éditoriales, ses impératifs financiers et les transformations de la consommation de l’information. À 95 ans, Rupert Murdoch a déjà réglé l’une des principales questions qui pesaient sur son patrimoine : celle de son successeur. Reste celle de son héritage. Car au-delà des milliards de dollars et des entreprises qu’il transmet, c’est aussi une certaine conception du pouvoir médiatique qui continuera de marquer les décennies à venir.

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