République tchèque : les députés accélèrent la suppression des redevances de l’audiovisuel public
La télévision et la radio publiques tchèques pourraient bientôt changer radicalement de modèle économique. Dans la nuit du vendredi 23 au samedi 24 octobre 2026, la Chambre des députés a permis au projet de loi supprimant les redevances audiovisuelles de poursuivre son parcours parlementaire. Portée par la coalition gouvernementale d’Andrej Babiš, cette réforme prévoit de financer directement Česká televize et Český rozhlas sur le budget de l’État. Une perspective qui suscite de fortes inquiétudes sur l’indépendance et les moyens des deux groupes.
La majorité gouvernementale tchèque vient de remporter une première bataille parlementaire sur l’avenir de l’audiovisuel public. Après une séance particulièrement agitée, prolongée jusque dans la nuit, les députés ont rejeté les tentatives de l’opposition visant à bloquer un projet de loi supprimant les redevances de télévision et de radio. Le texte poursuit donc son examen en deuxième lecture, sans que son adoption définitive soit acquise.
La réforme est défendue par la coalition réunissant le mouvement ANO du Premier ministre Andrej Babiš, le SPD et les Motoristes. Elle prévoit de mettre fin au financement de Česká televize (ČT) et de Český rozhlas (ČRo) par les contributions des usagers, au profit de dotations directement versées par l’État. Pour le gouvernement, cette évolution répond à la nécessité de moderniser un système considéré comme dépassé. Pour ses adversaires, elle pourrait au contraire affaiblir les garanties financières dont bénéficient les deux médias publics.
Une première lecture marquée par de vives tensions
Le calendrier parlementaire a constitué un premier motif de contestation. Vendredi 23 octobre, la coalition a obtenu l’examen prioritaire de la proposition, alors que celle-ci ne devait pas initialement occuper une telle place dans les débats. La majorité a également imposé des limites à la durée des interventions, malgré les protestations de l’opposition. Les discussions se sont poursuivies pendant près de vingt heures, interruptions comprises. Les députés de l’opposition ont dénoncé une procédure précipitée, estimant qu’une réforme aussi importante aurait nécessité davantage de consultations et un examen approfondi de ses conséquences.
Au moment des votes, 81 députés sur les 177 présents ont soutenu le rejet du texte. Le même nombre s’est prononcé en faveur de son renvoi au gouvernement pour réécriture. Ces deux propositions ont échoué, permettant à la majorité de faire avancer la réforme. Le texte doit désormais être examiné par la commission parlementaire compétente pour les médias et la culture. Les travaux de la Chambre ont été suspendus jusqu’au 3 novembre, date à laquelle la contestation pourrait prendre une nouvelle dimension.
Un financement public réduit d’environ 15 %
Au-delà de la question institutionnelle, la réforme soulève un enjeu économique majeur pour les deux diffuseurs. Selon les dispositions actuellement envisagées, Česká televize recevrait l’année prochaine une dotation de 5,74 milliards de couronnes tchèques, contre environ 6,74 milliards de recettes attendues cette année au titre des redevances.
De son côté, Český rozhlas bénéficierait de 2,065 milliards de couronnes, soit approximativement 400 millions de moins que les recettes prévues dans le système actuel.
Au total, les deux médias publics perdraient ainsi près de 1,4 milliard de couronnes par an, une diminution d’environ 15 % de leur financement. Les montants envisagés correspondent à un retour vers les niveaux antérieurs à la réforme de 2025, qui avait augmenté les redevances et élargi la catégorie des foyers et entreprises assujettis.
Le gouvernement prévoit un mécanisme de revalorisation des dotations lorsque l’inflation cumulée atteindra 10 %. Ce dispositif doit permettre d’adapter progressivement les ressources à l’évolution des prix, mais ses détracteurs soulignent que les décisions budgétaires resteraient davantage liées au pouvoir politique. Une contraction aussi importante des moyens pourrait obliger les deux groupes à revoir leurs investissements, leurs dépenses de production ou le développement de leurs services numériques.
L’indépendance éditoriale au centre des inquiétudes
La modification du financement de Česká televize et de Český rozhlas ne constitue pas uniquement un débat sur les finances publiques. Elle touche également à la question de l’indépendance des médias, particulièrement sensible dans plusieurs pays d’Europe centrale. Les redevances présentent l’avantage d’assurer des recettes relativement prévisibles, distinctes des arbitrages budgétaires annuels de l’exécutif. À l’inverse, un financement direct par l’État peut exposer les diffuseurs à des débats récurrents sur leurs dotations, même lorsqu’ils disposent de protections juridiques garantissant leur autonomie éditoriale.
Le gouvernement rejette toutefois l’idée selon laquelle la réforme constituerait une prise de contrôle de l’audiovisuel public. Andrej Babiš conteste les accusations d’atteinte à la démocratie, tandis que le ministre de la Culture, Oto Klempíř, défend un mode de financement déjà utilisé dans d’autres pays européens. Les partis d’opposition, parmi lesquels l’ODS, STAN, les Pirates, le KDU-ČSL et TOP 09, redoutent au contraire une dépendance accrue des deux organismes à l’égard du gouvernement.
L’Union européenne de radio-télévision (UER), qui représente les principaux diffuseurs de service public européens, a également exprimé ses préoccupations le 23 octobre. L’organisation critique la rapidité de la procédure parlementaire et estime que les coupes financières pourraient compromettre les missions d’information, de création et d’innovation des médias concernés. Les directions de Česká televize et de Český rozhlas ont elles aussi alerté sur les risques d’instabilité financière et institutionnelle.
Une mobilisation qui pourrait s’amplifier en novembre
La contestation a dépassé les murs du Parlement. Vendredi, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées à Prague pour protester contre le projet gouvernemental. En soirée, des manifestants ont tenté de pénétrer dans le bâtiment de la Chambre des députés, avant d’être arrêtés par les forces de police.
Les salariés de l’audiovisuel public ont également annoncé une journée de grève pour le mardi 3 novembre, signe de l’inquiétude qui traverse les rédactions et les équipes de production. Cette mobilisation pourrait accroître la pression sur la majorité au moment où le texte doit poursuivre son examen parlementaire. L’opposition entend utiliser les prochaines étapes de la procédure pour tenter de modifier, ralentir ou empêcher son adoption.
La République tchèque rejoint ainsi le débat européen sur l’avenir du financement de l’audiovisuel public. Alors que plusieurs pays ont déjà abandonné leurs redevances traditionnelles, les modalités retenues pour les remplacer restent déterminantes pour garantir a stabilité des ressources et l’indépendance des rédactions .Pour Česká televize et Český rozhlas, l’enjeu dépasse donc largement la disparition éventuelle d’une contribution payée par les téléspectateurs et les auditeurs. Il s’agit de préserver leur capacité à produire une information indépendante et à remplir leurs missions de service public dans un environnement médiatique marqué par la concurrence des plateformes numériques et les tensions politiques.



