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Honduras : enquête sur les médias d’État, entre propagande, soupçons financiers et pressions

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Honduras : enquête sur les médias d’État, entre propagande, soupçons financiers et pressions
Honduras : enquête sur les médias d’État, entre propagande, soupçons financiers et pressions

Une télévision interrompue par un conflit social, des accusations d’emplois fictifs, des dépenses de diffusion contestées et des journalistes dénonçant des intimidations : les médias publics honduriens accumulent les controverses. En janvier 2026, Canal 8 et Radio Nacional ont cessé d’émettre pendant plus de trente-six heures sur fond de protestation de leurs salariés. Depuis, la nouvelle administration promet une remise en ordre, tandis que ses méthodes sont elles-mêmes critiquées. L’examen des rapports institutionnels, des déclarations publiques et des enquêtes locales fait apparaître un problème central : la frontière entre information de service public et communication gouvernementale. Cette enquête documentaire distingue les irrégularités constatées, les accusations contestées et les affaires judiciaires concernant des groupes privés.

Le premier élément à examiner est la chaîne de commandement. Le système concerné comprend Televisión Nacional de Honduras, connue comme Canal 8, Radio Nacional et le journal numérique gouvernemental. Début mars 2026, la présidence a annoncé la nomination de Jairo Reniery Rivera Mena à leur direction exécutive. Il a été investi par Nasry Asfura, devenu président le 27 janvier. Sous l’administration précédente, Kimberly Espinoza avait été nommée directrice de Canal 8 en mai 2023 et animait notamment les forums « Agenda Pública » et « Rendición de Cuentas de los Funcionarios Públicos ». Ces fonctions doivent être distinguées de la supervision administrative alors exercée par la Secretaría de Planificación Estratégica, dirigée par Ricardo Salgado. Dans son analyse de juin 2026, l’observatoire State Media Monitor classe toujours TNH parmi les médias contrôlés par l’État : nomination de la direction dans le périmètre de l’exécutif, financement public et absence de conseil indépendant. L’alternance politique n’a donc pas, selon cet observatoire, modifié cette dépendance structurelle.

Une couverture électorale lourdement déséquilibrée

Le dossier le plus solide sur l’utilisation politique de l’antenne provient de la Mission d’observation électorale de l’Union européenne. Pour la campagne précédant les élections du 30 novembre 2025, ses graphiques montrent que, dans les créneaux analysés entre le 22 octobre et le 29 novembre, le gouvernement occupait 51 % du temps consacré sur Canal 8 aux candidats présidentiels et à l’exécutif, contre 17 % pour Rixi Moncada, candidate du parti au pouvoir. Le déséquilibre apparaît surtout dans le traitement : 97 % de la couverture du gouvernement était positive, comme 93 % de celle de Moncada, tandis que celle de Nasry Asfura était négative à 99 %. Il s’agit des contenus politiques observés, pas de l’intégralité des programmes. Radio Nacional présentait elle aussi un fort déséquilibre de ton. La mission conclut que les deux médias n’ont pas assuré une couverture équitable et impartiale et relève la diffusion de publicité gouvernementale contraire aux restrictions électorales. Ce constat repose sur un suivi méthodique des antennes, et non sur la seule accusation d’un adversaire politique.

Les controverses entourant Canal 8 sont cependant bien antérieures à cette campagne. Un rapport du Tribunal supérieur des comptes, établi en 2008 et transmis en janvier 2009, examinait déjà les conditions d’attribution de sa fréquence. Le régulateur des télécommunications, Conatel, avait refusé une autorisation à l’entreprise privée Teleunsa, avant d’accorder la fréquence à la présidence alors qu’un contentieux était engagé. Les contrôleurs relevaient notamment que l’administration connaissait l’existence de cette procédure et critiquaient son comportement au regard des règles de conduite des agents publics. Le dossier comportait des irrégularités administratives et des indices susceptibles d’engager une responsabilité pénale, sans que ce rapport constitue lui-même une condamnation. Le statut de la fréquence a ensuite évolué : State Media Monitor rappelle qu’une décision de la Cour suprême a confirmé le contrôle de l’État sur les canaux 8 et 20 en 2014. Cet historique interdit de présenter la situation juridique actuelle comme inchangée depuis 2008, mais montre que la construction du média public a, dès l’origine, été traversée par des conflits de pouvoir et de régulation.

Effectifs et factures : des accusations graves, mais des chiffres à démêler

La bataille des effectifs illustre la difficulté à séparer audit et communication politique. Le 3 mars 2026, Jairo Rivera Mena déclarait que Canal 8, Radio Honduras et le journal Poder Popular comptaient ensemble près de 500 personnes, pour une masse salariale mensuelle d’environ 11,5 millions de lempiras. Il annonçait vouloir ramener les équipes à quelque 140 salariés et les dépenses à 2,5 ou 3 millions de lempiras par mois. Quelques semaines auparavant, María Antonieta Mejía, membre de l’exécutif, avait avancé un chiffre bien différent : 1 600 personnes sous contrat au seul Canal 8, dont elle mettait en doute la présence effective. Ricardo Salgado avait rejeté ces accusations, affirmant que l’ensemble de son ancienne administration, personnel de communication compris, dépassait à peine 700 employés. Ces chiffres portent sur des périmètres et des dates différents : ils ne peuvent ni s’additionner ni être présentés comme un décompte établi d’emplois fictifs. Les déclarations justifient l’examen des contrats, des fiches de paie et des prestations réellement effectuées ; elles ne permettent pas, à elles seules, de déclarer les salariés concernés coupables de fraude.

Un autre signalement concerne le prix des prestations audiovisuelles. Le 5 juin 2026, Leonel Núñez, membre de la Commission technique de liquidation, a déclaré avoir retrouvé des contrats et des paiements correspondant à environ 70 000 lempiras par minute de transmission. Il évoquait la Secretaría de Planificación et ses organismes rattachés : ce montant ne doit donc pas être présenté comme le coût de chaque minute diffusée sur Canal 8. Selon son exposé, des dépenses de mobilisation de personnel, d’alimentation et de matériel promotionnel pourraient également avoir servi des objectifs politiques. Il signalait enfin la disparition de supports de stockage contenant des informations publiques et des situations où la prestation effective de personnes rémunérées n’était pas suffisamment documentée. Ces accusations ont été relayées par TNH, désormais dirigée sous la nouvelle majorité. Cette origine oblige à conserver une distance critique : la présentation consultée ne reproduit pas les factures ni les comparaisons techniques permettant d’établir une surfacturation. Núñez demandait précisément des audits spécialisés et l’intervention des autorités de contrôle. À ce stade documentaire, il s’agit de signalements à examiner, pas de détournements définitivement jugés.

La restructuration contestée jusque dans les bureaux

Les salariés ont, eux aussi, une version à faire entendre. Dès janvier 2026, avant le changement de président, des employés dénonçaient trois mois d’arriérés de salaire ; Ricardo Salgado contestait cette présentation et invoquait un problème de reconnaissance de l’ancienneté. Après l’alternance, les difficultés n’ont pas disparu. Dans ses alertes des 3 et 12 mars, le Comité pour la libre expression, C-Libre, rapporte des accusations de non-attribution de tâches, d’isolement professionnel et de pressions administratives dans les médias d’État. Environ 42 personnes auraient notamment été empêchées d’accéder à leur lieu de travail. Melissa Hernández, présentée comme membre de l’équipe d’investigation de Canal 8, a publiquement dénoncé des salaires non versés, des coupures d’eau et des défaillances de climatisation dans des locaux fermés. La direction, de son côté, défendait une réorganisation destinée à rendre les services plus efficaces. Les témoignages ne suffisent pas à qualifier juridiquement chaque situation, mais ils contestent l’idée d’une restructuration purement technique. C-Libre souligne qu’empêcher des journalistes de travailler, tout en maintenant leur situation contractuelle dans l’incertitude, peut produire un effet de censure indirecte.

La responsabilité éditoriale de la nouvelle direction a également été interrogée après le passage à l’antenne d’un représentant de HLV, une plateforme ensuite visée par des accusations d’escroquerie pyramidale. Le 27 août, Jairo Rivera Mena a expliqué qu’un invité, Josué Portillo, avait évoqué cette entreprise pendant environ cinq minutes dans « Agenda Nacional », le 3 juillet, lors d’une émission réalisée à Gracias, dans le département de Lempira. Selon le directeur, l’entretien devait initialement porter sur une activité de distributeurs automatiques et sur l’entrepreneuriat local ; HLV aurait été introduite de manière imprévue. Il affirmait également qu’aucune plainte ni enquête contre l’entreprise n’était connue à ce moment-là et rejetait tout soutien institutionnel. La presse locale a ensuite rapporté le dépôt d’une plainte contre le dispositif. Rien dans ces éléments ne démontre une complicité financière de TNH. Ils posent néanmoins une question précise : quelles vérifications précèdent l’invitation d’un entrepreneur, et comment l’antenne réagit-elle lorsqu’un échange devient la promotion d’un placement ? La visibilité offerte par un média d’État peut être perçue comme une caution, même lorsque sa direction affirme n’en avoir donné aucune.

Présentatrices : examiner les pratiques, pas alimenter les rumeurs

Les visages de la télévision nationale ne se limitent pas aux émissions politiques. Dans sa couverture du carnaval de La Ceiba, publiée le 24 mai 2026, TNH mettait notamment en avant Juan Fernando Lobo et Sandra Díaz, associés à « La Receta del Amor », ainsi qu’Antony Molina et Shaq Alvarado. Le compte rendu institutionnel valorisait l’énergie de Lobo et la « beauté et le charisme » de Díaz. Cette différence de vocabulaire fournit un exemple concret de la manière dont l’image d’une animatrice peut être utilisée dans la promotion d’une antenne. Elle ne suffit toutefois pas à démontrer une politique générale d’hypersexualisation, encore moins des pratiques de recrutement illégales. D’autres parcours rappellent la diversité des fonctions exercées : en 2025, l’Association internationale de la presse sportive présentait Kenia Torres comme directrice des sports de Canal 8 et saluait sa carrière journalistique. Une enquête sur les conditions imposées aux présentatrices demanderait des contrats, des consignes vestimentaires, des témoignages concordants ou l’analyse d’émissions. L’apparence physique d’une professionnelle n’est pas une preuve de corruption ni d’activité sexuelle rémunérée.

Sur les violences sexuelles, les informations documentées orientent plutôt vers la vulnérabilité des femmes dans les rédactions. En 2021, l’enquête collaborative « Acoso entre plumas », réalisée par En Altavoz, Criterio, Reporteros de Investigación et Reportar sin Miedo, réunissait des témoignages de journalistes décrivant des contacts imposés, des sollicitations sexuelles et des représailles professionnelles. Elle indiquait que 48 % des répondantes à son questionnaire avaient subi du harcèlement ; ce résultat ne doit pas être présenté comme une mesure représentative de toutes les journalistes honduriennes, ni comme un chiffre propre au service public. Plus récemment, le 19 mai 2026, C-Libre a documenté la dénonciation de Carolina Lanza, présentatrice de la chaîne privée HCH, victime présumée d’envois répétés d’images sexuelles et d’appels insistants. L’organisation y voit un risque d’intimidation et d’autocensure. Ces éléments concernent des violences dénoncées contre des professionnelles, et non leur participation à un réseau sexuel. Aucun dossier judiciaire ou document fiable retrouvé pour cette enquête ne permet d’établir un réseau d’escorting impliquant les présentatrices des médias publics honduriens. Présenter ce soupçon comme une révélation reviendrait à substituer une rumeur aux faits.

Narcotrafic : des condamnations réelles, mais aucun droit à l’amalgame

Les liens entre certaines fortunes honduriennes et l’argent de la drogue sont, en revanche, documentés judiciairement. Le 15 décembre 2017, la justice fédérale américaine a condamné Yani Rosenthal à trente-six mois de prison, après son plaidoyer de culpabilité pour des transactions portant sur des biens issus du narcotrafic. Le parquet de New York décrivait un mécanisme impliquant le groupe criminel des Cachiros, une entreprise d’élevage et une société de transformation de viande liée aux intérêts familiaux. Il indiquait notamment que cette dernière avait versé 6,8 millions de dollars à l’entreprise utilisée par les Cachiros entre 2008 et 2013. Le lien avec l’audiovisuel tient à l’environnement économique de la famille : Canal 11 rappelle avoir été fondée par Jaime Rosenthal et se présentait, en novembre 2025, comme une chaîne de Grupo R Media présidée par César Rosenthal. Canal 11 est un média privé, pas Canal 8. La condamnation de Yani ne constitue ni une condamnation de César, ni celle des journalistes de cette chaîne, et les faits décrits par le parquet concernent un circuit commercial précis, pas la rémunération d’animatrices. Ce dossier établit l’existence de ramifications criminelles dans certains milieux économiques ; il ne démontre pas un contrôle des présentatrices de la télévision publique par les cartels.

Le bilan le plus préoccupant concerne finalement les conditions dans lesquelles les journalistes peuvent enquêter sur ces pouvoirs. Dans une communication du 4 mai 2026, le Commissariat national aux droits humains recensait 103 morts violentes de personnes liées aux médias depuis 2001, avec 88 % des dossiers demeurant impunis. Ce décompte inclut plusieurs professions et ne signifie pas que chaque décès a été causé par le travail journalistique ou par un cartel. RSF décrit néanmoins un environnement où les investigations sur le crime organisé, la corruption et les grands intérêts économiques exposent à des menaces, à des poursuites et parfois à l’exil. Pour les médias publics, la question essentielle reste donc vérifiable : qui nomme, qui paie, qui décide du traitement de l’information et qui contrôle les dépenses ? Les contrats de diffusion, les effectifs réellement employés, les conclusions des audits et les garanties accordées aux rédactions permettraient de mesurer la portée des promesses de réforme. Les éléments les mieux établis concernent la dépendance politique des antennes, leur déséquilibre électoral et les pressions dénoncées par leurs salariés. Les accusations financières doivent encore être confrontées aux pièces et aux décisions compétentes ; les rumeurs sexuelles ne peuvent en tenir lieu.

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