Russie : le journal indépendant « Novaïa Gazeta » contraint de fermer après 33 ans d’existence
C’est une nouvelle page qui se tourne pour la presse indépendante russe. Vendredi 30 octobre 2026, le journal « Novaïa Gazeta », connu pour ses enquêtes sur la corruption, les violations des droits humains et les abus du pouvoir, a annoncé la cessation définitive de ses activités le 9 novembre prochain. Après plus de trois décennies d’existence, sa rédaction affirme ne plus pouvoir travailler sous la pression des autorités et des services de sécurité russes. Cette disparition concerne l’un des derniers grands médias indépendants encore présents à Moscou.
Fondé en 1993, au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique, « Novaïa Gazeta » s’était progressivement imposé comme une référence du journalisme d’investigation en Russie. Son ancien rédacteur en chef, Dmitri Mouratov, avait reçu le prix Nobel de la paix en 2021 pour son engagement en faveur de la liberté d’expression. Mais après plusieurs années de restrictions, la rédaction annonce aujourd’hui la fin de son activité. Dans une déclaration publiée vendredi, son rédacteur en chef, Sergueï Sokolov, accuse directement les autorités russes et les services de sécurité d’avoir rendu impossible la poursuite du travail journalistique. La fermeture effective est prévue pour le 9 novembre, date à laquelle les journalistes devront quitter leurs locaux historiques du centre de Moscou et interrompre le fonctionnement de leurs serveurs. Le journal prévoit également une dernière publication avant sa disparition.
Cette décision intervient après une succession de mesures administratives, judiciaires et financières. Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, « Novaïa Gazeta » faisait face à un durcissement considérable des restrictions imposées aux médias critiques du Kremlin. Le journal avait suspendu sa publication régulière dès mars 2022, avant de poursuivre certaines activités sous d’autres formes. Ses licences de publication ont été révoquées, son site internet bloqué et plusieurs de ses journalistes ont fait l’objet de procédures judiciaires. En septembre 2026, les autorités ont inscrit le média au registre des « agents de l’étranger », une qualification qui entraîne d’importantes contraintes administratives. Plus récemment, la rédaction a reçu un avis d’expulsion de ses bureaux tandis que son système de financement par les dons des lecteurs était désactivé. Privé de ses locaux et d’une partie essentielle de ses ressources, le journal affirme ne plus disposer des moyens nécessaires pour continuer à fonctionner.
Une disparition symbolique pour le journalisme indépendant russe
L’histoire de « Novaïa Gazeta » est également marquée par les violences subies par plusieurs de ses collaborateurs. Six journalistes et personnes associées au journal ont été assassinés au fil des années. Parmi eux figure Anna Politkovskaïa, célèbre pour ses enquêtes sur la guerre en Tchétchénie et les exactions attribuées aux forces russes. Elle avait été tuée à Moscou le 7 octobre 2006. D’autres membres de la rédaction ont subi des agressions, des intimidations ou des poursuites. Dmitri Mouratov avait notamment été victime d’une attaque en 2022, tandis que la journaliste Elena Milachina avait été violemment agressée en Tchétchénie en 2023. En octobre 2026, Sergueï Sokolov a lui-même été interrogé par les enquêteurs russes après une perquisition à son domicile. Ces événements témoignent des risques auxquels les journalistes du titre ont été confrontés dans l’exercice de leur profession.
La fermeture de « Novaïa Gazeta » constitue un nouveau tournant pour le paysage médiatique russe, profondément transformé depuis le début de la guerre en Ukraine. De nombreuses rédactions indépendantes ont quitté le pays, interrompu leurs activités ou poursuivi leur travail depuis l’étranger afin d’échapper aux restrictions nationales. L’organisation Reporters sans frontières a dénoncé la disparition du journal et rappelé son importance historique pour le pluralisme de l’information. Cette cessation d’activité ne signifie toutefois pas la disparition de toutes les initiatives journalistiques issues de sa rédaction. « Novaïa Gazeta Europe », média distinct fondé par des journalistes exilés après 2022, doit continuer à publier depuis l’étranger. Pour le journal historique de Moscou, en revanche, le 9 novembre marquera la fin d’une aventure éditoriale commencée trente-trois ans plus tôt, et devenue l’un des symboles de la résistance du journalisme indépendant face aux pressions politiques.



