Bosnie-Herzégovine : la liberté de la presse prise au piège des pouvoirs politiques
En 2026, la Bosnie-Herzégovine conserve des médias indépendants et une véritable tradition d’enquête, mais son système d’information se fragilise. Criminalisation de la diffamation, violences insuffisamment sanctionnées, médias publics asphyxiés et financements opaques composent un environnement de plus en plus hostile, particulièrement en Republika Srpska.
La photographie internationale est préoccupante. En 2026, la Bosnie-Herzégovine occupe la 90e place sur 180 pays au classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières, contre la 86e en 2025. Son score recule de 56,33 à 54,29 points, tandis que son indicateur politique chute au 110e rang et son indicateur économique au 114e. Freedom House classe parallèlement le pays comme « partiellement libre », avec 54 points sur 100, et n’accorde que deux points sur quatre à l’indépendance des médias. Ces résultats ne décrivent pas une disparition générale de la presse libre, mais une détérioration progressive de ses conditions d’exercice.
Le paradoxe bosnien tient à l’abondance de l’offre. RSF recense environ 40 chaînes de télévision, 150 radios, plusieurs quotidiens et agences de presse, près de 200 magazines et quelque 600 sites d’information. Ce foisonnement ne garantit pourtant ni le pluralisme réel ni l’indépendance : le pays reste structuré par les divisions institutionnelles, politiques et communautaires issues des accords de Dayton. La situation est sensiblement meilleure à Sarajevo et dans la Fédération de Bosnie-Herzégovine qu’en Republika Srpska, où le pouvoir politique exerce une influence plus forte sur les médias et où le journalisme d’intérêt public devient particulièrement risqué.
La diffamation pénale, une arme de dissuasion massive
Le principal tournant remonte à 2023, lorsque la Republika Srpska a réintroduit la diffamation dans son code pénal, après plus de vingt ans de traitement civil de ce contentieux. Même si les sanctions les plus lourdes envisagées initialement ont été amendées, la possibilité d’une procédure pénale suffit à produire un effet dissuasif. À la fin de l’année 2025, plus de 270 signalements avaient été déposés sur ce fondement, dont 47 contre des médias ou des journalistes, sans qu’aucune mise en accusation définitive les concernant n’ait encore été confirmée. Le nombre de procédures, davantage que celui des condamnations, installe une pression permanente sur les rédactions et encourage l’autocensure.[3]
Cette offensive juridique dépasse la seule diffamation. Le code pénal de la Republika Srpska comporte également des dispositions susceptibles de sanctionner la publication de données personnelles sans consentement préalable, avec un risque d’emprisonnement relevé par RSF. En février 2025, l’Assemblée de l’entité avait par ailleurs adopté une loi créant un registre spécial des organisations à but non lucratif financées depuis l’étranger, rapidement surnommée loi sur les « agents étrangers ». La Cour constitutionnelle de Bosnie-Herzégovine l’a ensuite annulée en raison de sa proximité avec le modèle russe, mais le signal politique demeure : les médias dépendant de financements internationaux peuvent être publiquement présentés comme des relais d’intérêts extérieurs.[1][3]
Agressions, menaces et impunité : le quotidien des journalistes
L’année 2026 a fourni plusieurs exemples concrets de la vulnérabilité des professionnels. Le 7 février, Sanja Vasković, rédactrice en chef du site Spin, a été insultée, empêchée physiquement de travailler et privée de force de son téléphone alors qu’elle enquêtait à Sarajevo-Est sur des questions environnementales et de transparence. Quelques semaines auparavant, le caméraman de BN TV avait été frappé au visage par un agent de sécurité à Bijeljina pendant un reportage. Dans les deux affaires, les faits ont été traités comme de simples infractions mineures, une qualification jugée insuffisante par la Fédération européenne des journalistes et le réseau SafeJournalists.
Cette minimisation nourrit un sentiment d’impunité. Une étude publiée le 10 septembre 2026 par le Conseil de l’Europe constate que les enquêtes sont souvent lentes et aboutissent rarement à des sanctions proportionnées. Elle documente également des confiscations de matériel, des pressions exercées pour obtenir l’identité de sources confidentielles et le recours aux procédures-bâillons, ou SLAPP, afin d’épuiser financièrement les journalistes et leurs employeurs. Les femmes journalistes sont particulièrement exposées aux menaces en ligne, aux campagnes misogynes et au harcèlement sexiste, qui demeurent très largement impunis.
BHRT au bord de l’extinction, RTRS sous influence politique
La crise du service public national constitue l’autre grand signal d’alarme. Le 26 février 2026, BHRT a interrompu une partie de ses programmes et diffusé un écran noir pour avertir d’un possible arrêt définitif. Le diffuseur, qui emploie environ 700 personnes, disposait alors d’un compte bancaire vide et supportait près de 100 millions de marks convertibles de dettes. RTRS, l’audiovisuel public de la Republika Srpska, ne lui aurait plus reversé depuis 2017 sa part de la redevance, accumulant une dette supérieure à 104 millions de marks malgré plusieurs décisions judiciaires. La disparition de BHRT priverait la Bosnie-Herzégovine de son unique diffuseur public véritablement national à l’approche des élections générales d’octobre 2026.
L’affaiblissement de BHRT contraste avec la puissance de RTRS, que RSF décrit comme politiquement contrôlée par les autorités de l’entité serbe. Le problème ne concerne pas uniquement la gouvernance : il touche aussi aux contenus et à la mémoire de la guerre. En septembre 2026, l’OSCE a publiquement reproché à RTRS d’avoir retransmis en direct une commémoration durant laquelle Ratko Mladić, condamné définitivement pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre, avait été glorifié à plusieurs reprises. À cette polarisation s’ajoute le développement de RT Balkan, branche régionale du média d’État russe RT, qui renforce la circulation de récits favorables à Moscou dans un espace informationnel déjà profondément fragmenté.
Une indépendance minée par la précarité économique
Le marché bosnien ne peut financer durablement le nombre considérable de médias qui s’y disputent une audience réduite. La publicité se déplace vers les plateformes numériques, tandis que les aides publiques et les contrats institutionnels sont souvent distribués sans critères suffisamment transparents. Les médias proches des pouvoirs locaux bénéficient plus facilement de subventions, d’annonces publiques ou de publicité d’entreprises contrôlées par l’État. Dans le même temps, les rédactions indépendantes reposent largement sur les bailleurs internationaux, dont le retrait ou la diminution des financements menace directement les enquêtes longues et coûteuses. L’absence d’un registre complet et accessible des propriétaires empêche enfin les citoyens d’identifier clairement les intérêts politiques ou économiques situés derrière certains titres.
La Bosnie-Herzégovine ne se trouve donc pas en 2026 dans une situation de censure totale : des rédactions comme BIRN, CIN, Žurnal, Capital, Spin, BN TV ou N1 continuent de publier des informations sensibles et des enquêtes d’intérêt public. Mais cet espace de liberté repose sur des structures économiquement fragiles et sur des journalistes qui travaillent sous pression. La priorité ne consiste plus seulement à améliorer les textes existants : elle suppose de dépénaliser la diffamation, de créer des mécanismes anti-SLAPP, de reconnaître les attaques contre les journalistes comme des infractions spécifiques, de garantir le financement et l’indépendance de BHRT, puis d’imposer la transparence des propriétaires et des aides publiques. Sans ces réformes, l’ouverture des négociations européennes risque de rester sans effet sur le terrain et la campagne électorale de 2026 pourrait encore amplifier la désinformation, les pressions partisanes et les fractures communautaires.
Éléonore kervadec
Éleonore Kervadec est journaliste de formation et spécialiste de la communication. Après plusieurs années au sein de directions de la communication de sociétés de production audiovisuelle, elle s’est imposée comme une experte des stratégies d’image, des relations publiques et de la valorisation de contenus médiatiques.
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