Royaume-Uni : des journalistes quittent les grands médias pour devenir créateurs indépendants
De plus en plus de journalistes britanniques et américains issus de médias traditionnels choisissent de développer leurs propres marques sur YouTube, Substack ou Beehiiv. Marina Hyde, Amol Rajan, Piers Morgan ou Mehdi Hasan illustrent cette évolution, où la notoriété construite dans la presse ou à la télévision devient le point de départ d’un nouveau modèle économique fondé sur l’abonnement, la publicité et les partenariats de marque.
Le phénomène s’accélère au Royaume-Uni. La journaliste Marina Hyde vient ainsi de quitter sa chronique au Guardian après vingt-six ans pour lancer « Always On with Marina Hyde », un nouvel écosystème développé avec Goalhanger. Le projet mêle une chaîne YouTube, un compte Substack et des déclinaisons sur les réseaux sociaux. Hyde continuera parallèlement de coprésenter le podcast « The Rest Is Entertainment ».
À son lancement, « Always On » compte déjà plus de 23 000 abonnés gratuits sur Substack et environ 11 200 abonnés sur YouTube. Sa première vidéo éditoriale, consacrée au secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth, avait dépassé 76 000 vues au moment de la publication des données. Le modèle reste pour l’instant gratuit, avant l’introduction annoncée d’offres payantes.
Goalhanger veut bâtir des médias autour de personnalités
Cette stratégie s’inscrit dans le lancement de Goalhanger X, nouvelle offre imaginée par le groupe britannique Goalhanger. Son principe consiste à construire des écosystèmes médias complets autour de personnalités disposant déjà d’une forte identité éditoriale, en combinant développement de marque, audience, production de contenus et commercialisation publicitaire.
Le modèle ressemble moins à une rupture totale avec les médias traditionnels qu’à une hybridation. Les journalistes gardent leur nom et leur ligne éditoriale, mais bénéficient d’une infrastructure de production et de commercialisation comparable à celle d’un groupe de médias.
Amol Rajan mise lui aussi sur son propre média
L’ancien présentateur de « Today » à la BBC, Amol Rajan, a également lancé son propre projet, baptisé Amol Rajan Connection. Ses débuts restent toutefois beaucoup plus modestes que les audiences dont il bénéficiait au sein du service public britannique.
Sa chaîne YouTube comptait moins de 10 000 abonnés au moment de l’étude, tandis qu’une interview de deux heures avec l’ancien sélectionneur anglais Gareth Southgate avait enregistré environ 13 000 vues en quatre jours. Rajan revendiquait parallèlement 12 000 membres, dont une offre gratuite, et 27 000 abonnés sur les réseaux sociaux.
À la BBC, il pouvait auparavant toucher 5,8 millions d’auditeurs hebdomadaires avec « Today », environ 2 millions de téléspectateurs avec « University Challenge » et 100 000 auditeurs par épisode pour son podcast « Radical ». Le passage à l’indépendance implique donc souvent une forte réduction de la taille brute de l’audience.
Des audiences plus petites mais plus attractives pour les marques
Cette perte de puissance n’effraie toutefois pas nécessairement les annonceurs. Avant même de publier sa première vidéo, Amol Rajan avait déjà conclu un partenariat de douze mois avec NatWest.
Cette évolution correspond aux nouvelles stratégies du marché publicitaire. Aux États-Unis, 45 % des investissements en marketing d’influence devraient être consacrés cette année à des créateurs disposant de moins de 20 000 abonnés, selon une prévision d’eMarketer citée par The Media Leader.
Les « nano-influenceurs », qui disposent de moins de 5 000 abonnés, devraient pour leur part représenter près de 19,9 % du marché, contre seulement 2,1 % en 2021. Les marques privilégient de plus en plus des communautés limitées mais fortement engagées.
Piers Morgan, Mehdi Hasan et Oliver Darcy montrent la voie
Plusieurs journalistes ont déjà démontré qu’un tel modèle pouvait atteindre une taille importante. Piers Morgan diffuse « Uncensored » exclusivement sur YouTube depuis février 2024. Son entreprise a levé 27 millions de dollars durant l’été 2026, avec une valorisation annoncée à 145 millions de dollars.
Aux États-Unis, l’ancien présentateur de MSNBC Mehdi Hasan a créé Zeteo, présent sur Substack et YouTube, tandis que l’ancien journaliste médias de CNN Oliver Darcy a lancé Status sur Beehiiv. Ce dernier revendique 130 000 inscriptions et plus de 109 000 abonnés YouTube.
Jim Waterson, ancien journaliste du Guardian, a lui aussi construit un modèle indépendant avec « London Centric ». Deux ans après son lancement, le média local compte 5 500 abonnés payants et plus de 42 000 abonnés gratuits, suffisamment pour financer une équipe de trois personnes.
Les grands médias s’adaptent à leur tour
Les groupes traditionnels ne restent pas à l’écart. Le Daily Mail et The Independent développent depuis plusieurs années leurs propres réseaux de créateurs. DMGNewmedia explique désormais vouloir fonctionner davantage comme une agence de talents et « commander comme un diffuseur ».
Le média américain Puck repose depuis son lancement sur une logique similaire : donner davantage d’autonomie aux journalistes, créer des newsletters individualisées et développer leur marque personnelle comme on le ferait avec des influenceurs.
Une transformation qui profite surtout aux journalistes déjà connus
Cette nouvelle économie comporte néanmoins une limite importante. Les journalistes qui réussissent le mieux dans l’indépendance ont généralement bâti leur notoriété pendant plusieurs années, voire plusieurs décennies, au sein de grandes rédactions.
Marina Hyde, Piers Morgan, Mehdi Hasan ou Amol Rajan disposent tous d’une marque personnelle déjà installée avant leur passage à l’indépendance. La question reste donc ouverte pour les jeunes journalistes ne bénéficiant pas encore d’une audience importante.
Goalhanger tente de répondre à cet enjeu avec son programme Creator Accelerator. Mais même celui-ci exigeait des candidats une moyenne supérieure à 100 000 vues mensuelles sur les réseaux sociaux, signe que le modèle privilégie encore largement les créateurs ayant déjà franchi un premier seuil de notoriété.
La crise économique des médias accélère le mouvement
Cette migration vers l’économie des créateurs n’est pas toujours volontaire. Les suppressions de postes se multiplient dans les rédactions, alors que les éditeurs numériques subissent une baisse de leur trafic en provenance des moteurs de recherche et une diminution de leurs recettes publicitaires.
Substack, Beehiiv et Patreon deviennent ainsi des solutions de repli ou de développement pour les journalistes souhaitant contrôler directement leur relation avec leur audience. YouTube joue également un rôle central, même si la plateforme prélève une part importante des revenus publicitaires générés.
Le paradoxe est donc évident : alors que les médias traditionnels réduisent parfois leurs effectifs en raison de la dépendance aux grandes plateformes technologiques, une partie des journalistes quitte ces mêmes rédactions pour développer leur carrière… directement sur ces plateformes.




