Télévision, radio, podcasts : comment les Pays-Bas réinventent leurs médias
Aux Pays-Bas, la révolution des usages ne s’est pas traduite par la disparition des médias traditionnels, mais par leur recomposition accélérée. En 2025, les Néerlandais regardaient encore en moyenne 118 minutes de chaînes de télévision par jour, contre 130 minutes un an plus tôt. Ce recul de douze minutes est significatif, même si 2024 avait été porté par l’Euro de football et les Jeux olympiques. La télévision linéaire demeure donc puissante, mais elle ne suffit plus à décrire la consommation audiovisuelle réelle d’un pays où les programmes circulent désormais entre chaînes, plateformes, réseaux sociaux et services de rattrapage.
Cette fragmentation oblige les groupes néerlandais à raisonner en marques plutôt qu’en simples antennes. Le programme n’est plus seulement destiné à une case horaire : il doit pouvoir vivre en direct, en replay, sous forme d’extraits sur TikTok ou YouTube, puis être retrouvé dans un environnement propriétaire. Les animateurs restent essentiels à cette stratégie. Des personnalités comme Eva Jinek, Beau van Erven Dorens, Humberto Tan ou Renze Klamer ne sont plus seulement des visages de RTL 4 : ils servent de points d’entrée vers tout un écosystème de contenus, de vidéos courtes et de débats accessibles à la demande.
Le linéaire recule, mais conserve son pouvoir de rassemblement
La télévision classique continue de produire les grands moments collectifs. Le Concours Eurovision de la chanson a ainsi dominé le classement des programmes les plus regardés de 2025, rappelant que les événements, le sport, les grands divertissements et l’information en direct échappent encore en partie à l’érosion générale. Les chaînes publiques de la NPO, RTL 4 ou SBS6 conservent donc une fonction de rassemblement qu’aucune plateforme ne peut totalement remplacer, notamment lors des soirées électorales, des compétitions sportives ou des rendez-vous de divertissement fortement incarnés.
Mais le marché ne peut plus mesurer sa réussite avec les seuls chiffres du téléviseur. En avril 2026, le Nationaal Media Onderzoek a lancé « Video Totaal », un système réunissant le visionnage linéaire, différé et à la demande sur les téléviseurs, smartphones, tablettes et ordinateurs. Cette évolution méthodologique est stratégique : elle permet enfin de comptabiliser la circulation complète d’un programme et de comparer les chaînes aux plateformes vidéo. Les résultats définitifs à J+14 agrègent désormais tous les écrans et toutes les formes de consommation, là où les anciennes audiences sous-estimaient largement les publics numériques.
La NPO transforme son service public en écosystème numérique
La Nederlandse Publieke Omroep a engagé l’une des mutations les plus ambitieuses du service public européen. En 2025, le reach hebdomadaire de l’ensemble de ses chaînes est passé de 81 % à 84 %, tandis que le nombre d’identifiants NPO a progressé d’un million pour atteindre 4,3 millions. Son offre payante NPO Plus comptait parallèlement 923 000 abonnés, avec une note moyenne de satisfaction de 8 sur 10. Ces indicateurs démontrent que la NPO réussit progressivement à convertir une audience de télévision en utilisateurs identifiés, condition indispensable pour personnaliser les recommandations et fidéliser les publics.
NPO Start est devenu la pièce maîtresse de cette transition. Au premier trimestre 2025, le temps total de visionnage hebdomadaire y avait augmenté de 23 % sur un an. Au deuxième trimestre 2026, la plateforme affichait un reach hebdomadaire moyen de 15 %, soit environ 2,5 millions de Néerlandais âgés de six ans et plus. Les séries Dag & Nacht, Flikken Maastricht, Dertigers et Wie is de Mol?, mais aussi les documentaires et les programmes de société, figurent parmi les contenus les plus diffusés. La fiction Oogappels avait déjà été sacrée série la plus streamée de 2025, devant Het Gouden Uur et Dag & Nacht.
RTL mise sur la puissance combinée de la télévision et de Videoland
Depuis son intégration à DPG Media en juillet 2025, RTL Nederland dispose d’un ensemble particulièrement puissant, réunissant télévision, information, radio, presse et vidéo à la demande. RTL emploie plus de 850 personnes aux Pays-Bas, exploite RTL 4, RTL 5, RTL 7, RTL 8 et RTL Z, tout en s’appuyant sur Videoland, qui revendique plus de 1,6 million d’abonnés. L’objectif n’est plus de protéger la télévision contre le streaming, mais d’utiliser chaque support pour renforcer l’autre : une émission de RTL 4 peut lancer une conversation nationale, tandis que Videoland prolonge sa durée de vie et accueille des séries ou des documentaires plus ciblés.
Cette complémentarité repose largement sur l’incarnation. Eva Jinek demeure l’une des intervieweuses les plus puissantes du pays, tandis que Beau van Erven Dorens, Humberto Tan et Renze Klamer permettent à RTL de multiplier les rendez-vous de talk-show sans dépendre d’un seul visage. Les programmes de téléréalité, de rencontres et de divertissement deviennent eux aussi des produits transversaux, avec des épisodes disponibles en avance ou en exclusivité sur Videoland. RTL cherche ainsi à conserver le réflexe de la grande chaîne généraliste tout en développant une relation d’abonnement plus régulière et plus rentable.
Talpa cherche l’équilibre entre stars, télévision populaire et KIJK
Face à RTL et à la NPO, Talpa Network s’appuie sur SBS6, NET5, Veronica, SBS9, la plateforme KIJK et plusieurs grandes radios. Son actif éditorial le plus visible reste Vandaag Inside, porté par Wilfred Genee, Johan Derksen et René van der Gijp. Le talk-show illustre parfaitement la nouvelle économie de la télévision : il existe par son audience linéaire, mais aussi par la circulation constante de ses séquences sur les sites, YouTube et les réseaux sociaux. Les extraits controversés, les débats sportifs et les prises de position deviennent des produits d’appel qui ramènent une partie du public vers l’émission complète.
Talpa exploite également des formats populaires comme Shownieuws ou The Tribute: Battle of the Bands, tout en essayant de renforcer KIJK comme porte d’entrée numérique. La difficulté reste cependant la même que pour de nombreux diffuseurs européens : transformer une consommation opportuniste de clips en usage régulier d’une plateforme propriétaire. Talpa possède néanmoins un avantage important avec ses radios Radio 538, Radio 10, Sky Radio et Radio Noordzee, qui lui permettent d’organiser des campagnes croisées et de faire circuler ses animateurs, ses marques et ses événements entre audio, vidéo et réseaux sociaux.
La radio reste massive, mais les cibles se fragmentent
Contrairement aux discours annonçant régulièrement sa disparition, la radio néerlandaise demeure un média de masse. En juin 2026, le temps d’écoute moyen atteignait encore deux heures et trois minutes par jour. NPO Radio 2 dominait généralement le marché total, avec par exemple 11 % de part d’écoute lors de la semaine 27, devant Qmusic à 10,9 % et Radio 538 à 9,3 %. Sur la semaine 23, NPO Radio 2 atteignait même 12,5 %, tandis que Qmusic conservait le plus fort reach hebdomadaire avec environ 4,4 millions d’auditeurs.
La bataille commerciale est toutefois plus nuancée. En juin, Qmusic, propriété de DPG Media, était leader auprès des 20-49 ans avec 22 % de part d’écoute, et touchait 7,6 millions de personnes en cumulé chez les 13 ans et plus. Le duo Mattie Valk–Marieke Elsinga a longtemps constitué l’une de ses principales forces d’incarnation, même si le départ annoncé de cette dernière de la matinale oblige la station à préparer une nouvelle étape. Radio 538, portée par des opérations événementielles et des classements musicaux, reste son principal rival commercial, tandis que NPO Radio 2 conserve l’avantage sur le public général.
NPO Luister et les groupes privés organisent l’après-FM
Le service public a regroupé progressivement toutes ses radios et ses podcasts au sein de NPO Luister, abandonnant la logique d’une application par station. Cette centralisation vise à reproduire dans l’audio ce que NPO Start réalise pour la vidéo : proposer un compte unique, une recommandation plus efficace et une offre mêlant direct, rattrapage et créations natives. NPO Radio 1 y apporte l’information, Radio 2 la musique populaire, 3FM les jeunes talents, Radio 5 les publics plus âgés, FunX les cultures urbaines et NPO BLEND une offre R&B, afro et hip-hop.
Les groupes commerciaux suivent la même logique. Mediahuis possède désormais Radio Veronica, 100% NL, SLAM! et Sublime, tandis que DPG Media articule Qmusic avec ses titres de presse et ses plateformes numériques. En 2025, Mediahuis Radio a enregistré la progression la plus rapide parmi les groupes radiophoniques néerlandais : sa part de marché sur les 20-59 ans a augmenté de 24 % pour atteindre 11,9 %. L’audio devient ainsi un élément d’une offre publicitaire globale réunissant presse, web, radio, podcasts et données utilisateurs.
Le podcast est passé du laboratoire au marché publicitaire
Le podcast néerlandais n’est plus un secteur marginal. Mediahuis estime que son réseau Audiohuis Podcast Network génère plus de 10 millions d’écoutes par mois et rassemble plus de 400 programmes. On y retrouve des titres consacrés au football, à l’actualité internationale, au crime, au divertissement et aux personnalités, comme Kick Off, Hard Gras, FC Afkicken ou encore des programmes portés par Chantal Janzen et Tina de Bruin. Cette profondeur de catalogue permet à Mediahuis de proposer aux annonceurs un achat centralisé plutôt qu’une négociation podcast par podcast.
Le marché publicitaire du podcast néerlandais aurait dépassé 11 millions d’euros en 2026, un montant encore modeste face à la radio, mais en nette progression. Les formats publicitaires se professionnalisent : pré-rolls ciblés, messages lus par les animateurs, sponsoring de séries et podcasts de marque. Les études menées pour Audiohuis soulignent également que le podcast renforce l’efficacité des autres canaux lorsqu’il est intégré à une campagne associant social, vidéo ou display. La force du média réside dans sa durée d’attention : un auditeur reste fréquemment engagé pendant trente à quarante-cinq minutes, loin de la consommation rapide d’un fil social.
Mediahuis devient un groupe audio, vidéo et data autant qu’un éditeur
Cette offensive dans les podcasts s’inscrit dans une transformation beaucoup plus large. Mediahuis rassemble aux Pays-Bas De Telegraaf, plusieurs grands quotidiens régionaux, des sites comme Dumpert, Metro, Manners ou NSMBL, quatre radios et des centaines de podcasts. Le groupe affirme pouvoir toucher plus de 12 millions de Néerlandais grâce à cet ensemble. En 2025, ses abonnements numériques ont progressé de 8 %, lui permettant de dépasser le million d’abonnés digitaux à l’échelle du groupe, tandis que près de 60 % de ses abonnés choisissaient désormais une formule entièrement ou majoritairement numérique.
Cette diversification montre que la frontière entre presse, télévision et radio perd progressivement sa pertinence économique. Mediahuis ne vend plus seulement des pages imprimées ou des spots radio, mais des parcours d’audience fondés sur la donnée, l’affinité éditoriale et la répétition entre plusieurs supports. DPG suit une logique comparable en réunissant RTL, Videoland, Qmusic, NU.nl et un vaste portefeuille de presse. Talpa associe ses chaînes, ses radios, KIJK et ses studios. Quant à la NPO, elle tente de bâtir une alternative de service public autour de NPO Start et NPO Luister.
Les animateurs restent la meilleure arme face aux algorithmes
Dans ce paysage technologique, les personnalités demeurent paradoxalement plus importantes que jamais. Eva Jinek, Beau van Erven Dorens, Humberto Tan, Wilfred Genee, Johan Derksen, Mattie Valk ou les animateurs de la Top 2000 sont des marques capables de déplacer une audience d’un support à l’autre. Leur voix ou leur visage offre un repère stable dans un univers où les interfaces et les recommandations changent constamment. Cette incarnation explique pourquoi les groupes investissent autant dans leurs talents que dans leurs plateformes.
Mais cette dépendance représente aussi un risque. Une personnalité peut partir chez un concurrent, vieillir avec son public ou devenir source de polémique. Les groupes cherchent donc à transformer la notoriété individuelle en attachement à une marque plus large. RTL veut que le public de Jinek reste dans son univers numérique ; Talpa souhaite que les amateurs de Vandaag Inside utilisent également KIJK ; Qmusic doit survivre aux évolutions de ses duos vedettes ; la NPO entend faire de ses programmes des portes d’entrée vers NPO Start et NPO Luister.
Une recomposition encore loin d’être achevée
Le modèle néerlandais de 2026 ne repose donc ni sur la mort de la télévision, ni sur le remplacement de la radio par le podcast. Il repose sur une complémentarité organisée. Le linéaire rassemble, le streaming fidélise, les réseaux sociaux recrutent, la radio accompagne et le podcast approfondit. La principale innovation n’est pas seulement technologique : elle réside dans la capacité des groupes à penser un même contenu sur plusieurs temporalités et plusieurs écrans.
La prochaine bataille sera celle de la maîtrise de la recommandation et de la relation directe. Les groupes qui conserveront leurs utilisateurs dans leurs propres environnements disposeront de davantage de données, de revenus publicitaires et de possibilités d’abonnement. Ceux qui dépendront trop de YouTube, Spotify, TikTok ou des assistants d’intelligence artificielle risquent de produire les contenus sans contrôler leur découverte. Les Pays-Bas offrent ainsi un laboratoire particulièrement avancé de la mutation européenne : un marché où la télévision, la radio, la presse et le podcast ne disparaissent pas, mais fusionnent progressivement au sein de grandes marques médias multimodales.
Aimé Kaniki
Aimé Kaniki est un journaliste expert des médias, créateur et animateur de « L'Hebdo Médias », diffusée en direct chaque vendredi sur Beur FM. Rédacteur en chef d'Infomatin, il a également officié comme journaliste culture et médias pour le magazine Entrevue. Passionné de télévision et de radio, il suit de près l'évolution du paysage audiovisuel français. En dehors de l'antenne, ce mordu de sport voue une véritable passion au football et à la Formule 1.
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