Valentine Oberti dévoile les coulisses de Mediapart : enquêtes, sources, pression et méthode de travail
Co-directrice de la rédaction de Mediapart, Valentine Oberti a longuement détaillé les méthodes de travail du site d’investigation dans « Personnage principal », sur Radio Nova. De son parcours personnel aux conférences de rédaction, en passant par l’affaire Bruno Le Roux, la protection des sources et les récentes enquêtes concernant Jordan Bardella, la journaliste livre une plongée rare dans le fonctionnement quotidien du média indépendant.
Originaire de Moselle et issue d’un milieu éloigné des cercles médiatiques parisiens, Valentine Oberti explique qu’elle ne se destinait pas initialement au journalisme. Elle envisageait d’abord de devenir avocate, portée par un fort « sens de la justice », avant de changer d’orientation. Elle décrit aujourd’hui le journalisme comme une manière de « rétablir du juste, la vérité des faits » et de donner une voix à ceux qui en ont moins. Son parcours l’a conduite à travailler dans plusieurs rédactions avant de rejoindre Mediapart, où elle estime disposer d’une indépendance éditoriale particulièrement forte.
Cette indépendance repose, selon elle, sur le modèle économique du site. Valentine Oberti rappelle que Mediapart ne dépend ni de la publicité ni d’un grand actionnaire industriel et affirme que 99,9 % de ses revenus proviennent des abonnés. Une organisation qui permet, selon la dirigeante, d’enquêter sur les pouvoirs politiques comme économiques sans dépendre directement de leurs financements. Le site revendique un peu plus de 280 000 abonnés, tout en cherchant à rendre ses enquêtes visibles au-delà de son paywall grâce aux interventions de ses journalistes sur les plateaux de télévision et dans les autres médias.
De l’affaire Bruno Le Roux à la culture de l’enquête
Valentine Oberti revient notamment sur l’une des enquêtes qui a marqué sa carrière lorsqu’elle travaillait encore pour « Quotidien ». En 2017, dans le contexte de l’affaire Fillon, elle participe avec d’autres journalistes à une opération baptisée « Parlement transparent ». Les 577 députés sont interrogés sur l’éventuel emploi de membres de leur famille. Une information transmise par courrier conduit alors l’équipe sur la piste des filles de Bruno Le Roux, ministre de l’Intérieur sous François Hollande. Les journalistes recoupent ensuite différentes données publiques, notamment les périodes de scolarité, les stages et les informations accessibles sur les réseaux sociaux, afin de vérifier la réalité de leur activité parlementaire.
Après plusieurs confrontations avec Bruno Le Roux, l’enquête est diffusée et le ministre quitte ses fonctions. Valentine Oberti insiste cependant sur le fait que le but d’une enquête n’est pas de faire tomber une personnalité. « On ne jubile pas », affirme-t-elle, expliquant que la satisfaction vient plutôt de constater que le travail journalistique produit des conséquences concrètes. Elle défend également une conception large de l’investigation : pour elle, l’enquête n’est pas réservée à une poignée de journalistes spécialisés, mais constitue la base du métier, dès lors qu’il s’agit de téléphoner, vérifier une information, confronter des versions et dépasser la communication officielle.
À 10 heures, toute l’entreprise peut assister à la conférence de rédaction
La co-directrice dévoile aussi le fonctionnement interne de Mediapart. Une conférence de rédaction se tient chaque matin à 10 heures. Particularité : elle est ouverte non seulement aux journalistes, mais également aux autres salariés de l’entreprise. La réunion du lundi est généralement la plus importante. Valentine Oberti l’anime avec l’autre co-directrice de la rédaction, Lénaïg Bredoux, afin de passer en revue l’actualité, les enquêtes en cours et les sujets à publier. Toutes les informations sensibles ne sont toutefois pas nécessairement exposées devant l’ensemble de la rédaction dès le début d’une investigation.
Elle insiste à plusieurs reprises sur la dimension collective de ce travail. Si des journalistes comme Fabrice Arfi ou Marine Turchi sont devenus particulièrement identifiés du grand public, Oberti estime que les enquêtes de Mediapart sont rarement le produit d’un travail solitaire. La rédaction échange sur les documents, les pistes, la solidité des informations et la manière de poursuivre une investigation. La pression est d’autant plus importante que la mise en cause de responsables politiques, de dirigeants d’entreprise ou de personnalités publiques impose, selon elle, une exigence élevée de vérification. Valentine Oberti (Médiapart) _…
L’enquête sur Jordan Bardella et la protection absolue des sources
Une large partie de l’entretien est consacrée aux récentes publications de Mediapart concernant Jordan Bardella. Valentine Oberti refuse de dévoiler l’origine des informations transmises à la rédaction et rappelle le principe de protection des sources. Elle indique cependant que les journalistes travaillent depuis plusieurs années sur l’extrême droite et cite notamment Antoine Rouget, Alexandre Bertheau et plusieurs autres membres de la rédaction. À propos de cette enquête précise, elle affirme que 18 personnes ont été interrogées.
Face aux contestations du président du Rassemblement national et de son entourage, Mediapart a décidé de rendre publics certains documents, à condition qu’ils ne permettent pas d’identifier les sources. Valentine Oberti explique que le média a également détaillé sa méthodologie et fait état d’éléments techniques issus notamment de données attribuées aux serveurs de Meta. Elle assure être totalement convaincue de la solidité de l’enquête. Ces affirmations restent celles de Mediapart : Jordan Bardella a contesté les publications et engagé une procédure en diffamation, évoquée au cours de l’entretien.
La journaliste rejette en revanche l’idée selon laquelle Mediapart chercherait à intervenir dans le jeu électoral. « On n’est pas là pour qualifier ou disqualifier. On ne donne pas des bons points et des mauvais points », affirme-t-elle. Selon elle, une information doit être publiée dès lors qu’elle est vérifiée, recoupée et jugée d’intérêt général, quel que soit le calendrier électoral. Elle rappelle par ailleurs que la rédaction enquête sur des responsables appartenant à différentes familles politiques, citant notamment Jérôme Cahuzac, Denis Baupin ou Aquilino Morelle pour répondre aux accusations de traitement partisan.
L’entretien permet enfin de mesurer la transformation de Mediapart depuis sa création : le site ne se contente plus de publier des enquêtes derrière un abonnement, il organise aussi leur diffusion dans le débat public en envoyant ses journalistes les expliquer sur les plateaux. Pour Valentine Oberti, cette exposition est devenue indispensable dans un environnement où les informations sont immédiatement contestées et où les rédactions doivent parfois défendre publiquement leur méthode. Derrière les affaires spectaculaires qui font la réputation du média, elle décrit finalement un fonctionnement beaucoup plus quotidien : des documents, des coups de téléphone, des vérifications, des échanges collectifs et une règle qu’elle présente comme centrale, publier seulement lorsque l’information est suffisamment solide.




