Flavien Bories : « Je voulais être reconnu pour ce que je sais faire »
Journaliste, commentateur et créateur de contenu, Flavien Bories développe depuis plus de treize ans une approche personnelle du sport, nourrie par le récit, l’histoire et les trajectoires humaines. Créateur de la chaîne YouTube DoF2FooT et suivi par plus de 150 000 abonnés sur TikTok, il est notamment passé par beIN Sports, So Foot, Eurosport et Canal+ International. Pour TVMag.info, il revient sans détour sur son parcours, la précarité du métier et sa nouvelle chronique consacrée aux grandes affiches du football.
Une vocation née devant les grandes compétitions sportives
Aimé Kaniki : Comment te présenterais-tu et d’où vient ta passion pour le sport et le journalisme ?
Flavien Bories : Je m’appelle Flavien Bories, j’ai 36 ans. Je suis né au Sénégal, où j’ai été adopté par une Sénégalaise et un Français, puis j’ai grandi en France. Mon premier rapport au sport et au journalisme vient de ma famille. J’ai très tôt observé le pouvoir que pouvait exercer une compétition comme les Jeux olympiques ou un match de l’équipe de France sur ma mère. Elle était véritablement transcendée et vibrait devant ces événements. J’adorais également la capacité de certains commentateurs, comme Patrick Montel, à devenir les relais des sportifs et de leurs performances. Lorsque j’ai compris que le sport et ceux qui le racontaient pouvaient apporter autant de bonheur, cela m’a profondément marqué.
Cette histoire personnelle a-t-elle influencé ta manière d’exercer le métier ?
Oui. Mon métissage culturel m’a toujours permis de comprendre une certaine complexité des rapports humains et des différences culturelles. J’ai toujours voulu développer des valeurs d’écoute, d’empathie, d’ouverture d’esprit et de tolérance. Cela s’est progressivement inscrit dans ma personnalité et dans ma manière de travailler. Le résultat dépend évidemment du support et de la mission qui m’est confiée, mais il existe toujours chez moi une volonté de placer une dimension humaine derrière le métier. Même lorsque je parle de sport, je trouve important de pouvoir transmettre ces valeurs.
« Le métier ne m’a pas épanoui comme je l’imaginais »
Lorsque tu étais étudiant, tu écrivais que devenir journaliste sportif était « un but et non un rêve ». Plus de treize ans après, quel regard portes-tu sur le jeune journaliste que tu étais ?
J’avais écrit qu’il s’agissait d’un but et non d’un rêve parce que j’étais persuadé de pouvoir accomplir certaines choses. Il y avait une dimension très pragmatique dans cette formule. En matière d’expériences professionnelles, j’ai réalisé la plupart des choses dont je rêvais lorsque j’étais enfant ou plus jeune. Mais le métier ne m’a pas épanoui comme je l’aurais imaginé. Je n’ai jamais réussi à trouver la stabilité que j’espérais à mes débuts. Je pensais que le travail acharné, l’envie et le professionnalisme finiraient par me conduire à une forme d’équilibre et de sérénité. Or, pour une grande majorité des journalistes, le métier ne fonctionne pas ainsi. Accepter cette réalité a probablement été l’un des deuils les plus difficiles à faire. Mon ambition profonde était de devenir une référence dans mon style, dans cette manière plus humaine et peut-être différente de raconter le football. Je voulais être clairement identifié pour cela, développer ma propre écriture et pouvoir faire les choses à ma manière. Bien sûr, je souhaitais commenter des matchs et présenter des chroniques, mais mon désir le plus profond était d’être reconnu pour ce que je sais faire.
Tu rassembles pourtant une communauté importante sur les réseaux sociaux. Cette notoriété représente-t-elle une forme de reconnaissance professionnelle ?
Oui et non. Je considère qu’il s’agit d’une reconnaissance de mon talent, mais pas forcément d’une reconnaissance professionnelle, car cette popularité ne se transforme pas toujours en propositions ou en stabilité. Pour reprendre une formule employée par un certain Ballon d’or, je dirais que j’ai obtenu « la reconnaissance du peuple », mais pas nécessairement celle du milieu. Les réseaux sociaux m’ont permis de décrocher certaines opportunités, mais la reconnaissance du public ne produit pas automatiquement une reconnaissance équivalente au sein de la profession.
L’histoire et So Foot au cœur de son écriture
Tu es passé par Radio VL, beIN Sports, So Foot, Canal+ et Eurosport. Quelles expériences ont réellement façonné ta façon de raconter le sport ? Je pense d’abord à tous les livres que je possède chez moi. J’ai une très grande collection, j’ai énormément lu et regardé de documentaires. Tout cela a considérablement façonné mon regard. Ma licence d’histoire a également joué un rôle essentiel. Beaucoup de personnes entretiennent un rapport très amoureux avec le football. Je suis moi-même passionné, mais l’histoire m’a appris à prendre du recul et à observer ce sport dans toute sa complexité, avec ses aspects positifs comme négatifs, sans me voiler la face. So Foot m’a ensuite énormément appris parce que la rédaction m’a laissé une grande liberté. Il y avait de nombreux profils différents et chacun pouvait exprimer sa personnalité. Comme il s’agissait de l’un de mes premiers véritables emplois dans le métier, cette liberté m’a fait beaucoup de bien. J’adorais réaliser de longues interviews et on m’a permis d’en faire. En revanche, il fallait vraiment connaître le football : il n’y avait pas de place pour les imposteurs. Dans certains environnements professionnels, il vaut parfois mieux ne pas trop montrer ce que l’on sait afin de ne pas froisser les autres. À So Foot, le rapport au savoir était plus humble : lorsque tu connaissais quelque chose, tu pouvais le dire ; lorsque tu ne savais pas, ce n’était pas grave. Cette approche du football était assez proche de celle que j’avais découverte pendant mes études d’histoire.
Tu as notamment réalisé de longs entretiens avec Laurent Paganelli, Manuel Amoros, Natacha Polony ou plusieurs joueurs professionnels. Qu’est-ce que la presse écrite t’a appris sur l’art de l’interview ?
Ma manière de conduire ces entretiens reposait surtout sur ma personnalité. C’est précisément ce qui me plaisait dans la presse écrite : je pouvais organiser la rencontre et construire l’interview comme je le souhaitais. La dynamique changeait naturellement selon que l’entretien se déroulait en face-à-face ou par téléphone, mais je conservais une véritable liberté. Ma méthode n’était pas particulièrement scolaire. Je pouvais donner au sujet l’angle qui m’intéressait, retirer lors de la relecture les questions qui ne fonctionnaient pas et faire apparaître la rencontre telle que je l’avais vécue. Le choix des personnes interrogées était également important. J’aimais aller chercher des interlocuteurs auxquels le lecteur ne s’attendait pas nécessairement. À travers ces choix, je pouvais aussi transmettre certaines idées et certaines valeurs auxquelles je suis attaché.
Les réseaux sociaux comme laboratoire professionnel
Tu as commencé à créer du contenu très tôt dans ton parcours. Pourquoi était-ce important pour toi ?
Dès mon entrée en école de journalisme, j’ai créé un blog, puis une chaîne YouTube. Je savais déjà que le milieu était extrêmement difficile et que, lorsqu’on commence à travailler, on nous laisse très peu de chances. Ces espaces me permettaient d’abord de m’exercer. Comme je possède un style un peu atypique, je devais aussi démontrer que mes idées pouvaient fonctionner. C’est presque toujours de cette façon que j’ai progressé : je testais d’abord des concepts sur YouTube ou sur les réseaux sociaux, puis je les montrais aux médias en leur disant : « Vous voyez, cela fonctionne, alors donnez-moi une chance. » La création de contenu n’était donc pas séparée de mon parcours journalistique. Elle constituait à la fois un laboratoire, un espace d’entraînement et une carte de visite.
Sur Eurosport, tu as notamment commenté du judo aux côtés de Frédérique Jossinet. Comment es-tu passé du journalisme écrit au commentaire sportif ?
Le commentaire s’apprend d’abord beaucoup par mimétisme, parfois inconsciemment. Nous consommons tous du sport et nous intégrons naturellement certains codes. Dans mon cas, le judo est également une discipline que je pratique depuis l’enfance. J’ai d’abord beaucoup travaillé seul parce que personne ne voulait me laisser commenter. Je me suis donc entraîné sur YouTube, puis j’ai demandé à passer des tests. J’ai insisté jusqu’au moment où l’on a fini par m’accorder une chance. La progression repose ensuite sur plusieurs éléments : les références assimilées en regardant d’autres commentateurs, le travail effectué au fil des expériences et une préparation très solide de chaque événement. Mais lorsqu’une occasion se présente enfin, il faut également réussir à ne pas trop se mettre de pression. On nous donne une chance, alors il faut faire le maximum avec nos qualités et notre personnalité.
Affirmer sa personnalité sans perdre la rigueur
Tu as coanimé Les Grandes Bouches et développé plusieurs chroniques mêlant football, culture, débat et humour. Comment imagines-tu ces formats ?
Certains de ces concepts existaient déjà sur ma chaîne YouTube. J’en avais également proposé une première version dans Talents d’Afrique, avant de les retravailler sous d’autres formes à la télévision. Dans Les Grandes Bouches, j’ai notamment fait de la coanimation et développé une chronique comme « Tu tchipes ou pas ? ». Depuis la fin de cette collaboration, j’ai créé ou recréé les chroniques diffusées aujourd’hui dans les avant-matchs afin de donner envie au public de regarder la grande rencontre du dimanche soir. La liberté du journaliste dépend beaucoup de la forme du programme. Lorsqu’il s’agit d’un billet d’humeur ou d’un format humoristique, la marge de manœuvre est plus importante. Dans un traitement purement informatif, il faut rester extrêmement factuel.La véritable limite est fixée par l’objectif de la chronique. Si son but est de donner envie de regarder un match, la question essentielle est simple : à la fin, est-ce que le téléspectateur a envie de suivre cette rencontre ? Tant que le propos reste compréhensible et sert cet objectif, on peut utiliser l’humour, l’exagération ou même l’absurde. Pour présenter un Marseille-PSG, j’ai par exemple expliqué que, sur le papier, l’OM semblait destiné à se faire écraser, mais qu’il pouvait peut-être résister en invoquant « l’esprit des Minots ». J’ai rappelé l’histoire de ces jeunes Marseillais des années 1980 qui avaient dû prendre le club en main lorsque les grandes vedettes étaient parties, mais aussi celle de l’équipe de jeunes envoyée par Pape Diouf au Parc des Princes et parvenue à arracher un match nul. C’était à la fois historique, affectif et légèrement absurde. Dans une chronique consacrée uniquement au football, on peut se permettre cette liberté.
« Les montants du mercato n’ont plus aucun sens »
Les clubs anglais ont encore dépensé des sommes considérables pendant le mercato. Le marché des transferts est-il en train de perdre toute mesure ?
Cela fait longtemps que le marché a perdu toute mesure. L’arrêt Bosman avait déjà profondément changé les choses. Aujourd’hui, les montants dépensés n’ont effectivement plus beaucoup de sens. Les clubs n’achètent plus seulement la valeur réelle d’un joueur, mais son potentiel et ce qu’il pourrait devenir. Il existe également un marché propre à la Premier League, avec une puissance financière sans comparaison avec les autres championnats. Tout cela devient totalement absurde.
Avec la crise des droits télévisés en France et les nombreux départs vers l’Angleterre, la Ligue 1 risque-t-elle de devenir une réserve de la Premier League ?
Cela fait déjà longtemps qu’elle joue ce rôle. La situation devient simplement plus visible avec le développement de groupes possédant plusieurs clubs, comme dans le cas de Strasbourg. La France, et notamment le bassin parisien, constitue l’un des plus importants viviers de joueurs au monde. Lorsque ton championnat manque d’argent et ne dispose pas de revenus audiovisuels suffisamment importants, tu es obligé de vendre tes meilleurs éléments aux clubs capables de payer les sommes les plus élevées. Les joueurs français possèdent par ailleurs une excellente cote en Angleterre, particulièrement les profils offensifs évoluant sur les côtés. Dans ces conditions, la Ligue 1 reste naturellement un championnat formateur et vendeur.
Une nouvelle chronique appelée à évoluer
Tu proposes désormais une chronique hebdomadaire sur Canal+ International autour des grandes affiches. Quelle vision portes-tu sur ce rendez-vous pour l’ensemble de la saison ?
Une chronique évolue nécessairement avec le temps. Le format s’affine au fil des numéros. Je ne m’occupe pas personnellement du montage, qui est réalisé par une société de production située dans une autre région. Nous devons donc apprendre à nous connaître, accorder nos méthodes et trouver progressivement le bon rythme. De mon côté, j’ajuste également mon écriture. Au fil de la saison, j’aimerais m’autoriser davantage de variété et proposer, lorsque le sujet le permet, des thèmes encore plus décalés. Pour OM-Paris FC, j’ai par exemple construit un parallèle autour de la transmission entre le père et le fils Pagis. C’est le type d’histoire qui me parle beaucoup. L’objectif est de parvenir à une écriture toujours plus fluide et à une véritable harmonie entre le texte, les images, le montage et le ton de la chronique.
Le rêve d’une émission consacrée au football rétro
Entre journalisme indépendant, télévision et création de contenu, quel modèle souhaites-tu construire dans les prochaines années ? Cette chronique pourrait-elle conduire à une émission portant pleinement ton identité ?
Dans l’absolu, j’aimerais évidemment pouvoir créer et incarner ma propre émission. Je serais particulièrement attiré par un programme consacré au football rétro, davantage que par un talk-show classique supplémentaire. Est-ce que cette chronique constituera une porte d’entrée vers ce projet ? Je ne le pense pas nécessairement, mais, dans ce milieu, on ne sait jamais. L’occasion fait souvent le larron. Si tu réalises une chronique qui te ressemble, qui porte réellement ta vision du football et les valeurs que tu veux défendre, cela reste la meilleure publicité possible. Elle peut donner envie à quelqu’un de te confier un jour un format plus long et plus ambitieux.
Propos recueillis par Aimé Kaniki
Aimé Kaniki
Aimé Kaniki est un journaliste expert des médias, créateur et animateur de « L'Hebdo Médias », diffusée en direct chaque vendredi sur Beur FM. Rédacteur en chef d'Infomatin, il a également officié comme journaliste culture et médias pour le magazine Entrevue. Passionné de télévision et de radio, il suit de près l'évolution du paysage audiovisuel français. En dehors de l'antenne, ce mordu de sport voue une véritable passion au football et à la Formule 1.
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