Virginie Marchal : « Je voulais influencer les patients pour qu’ils améliorent leur hygiène de vie »
Cardiologue et créatrice de contenus, Virginie Marchal rassemble plus de 17 000 abonnés sur Instagram, plus de 8 000 sur LinkedIn et des milliers de vues sur les réseaux sociaux sous le nom de « Dr du cœur ». Elle y partage des conseils de prévention, décrypte les symptômes qui inquiètent les patients et prend position sur les conditions d’exercice des médecins. Pour TVMag.info, elle revient sur les origines de sa présence numérique, sa méthode de vulgarisation et son rapport assumé à l’influence médicale.
Une prise de parole née d’un conflit avec l’Assurance maladie
Aimé Kaniki : Vous exercez comme cardiologue depuis plusieurs années. Qu’est-ce qui vous a poussée à prendre publiquement la parole sur les réseaux sociaux ?
Virginie Marchal : Mes problèmes avec la CPAM, l’Assurance maladie. J’ai fait l’objet de ce qu’on appelle une enquête d’activité, destinée à rechercher une éventuelle fraude. De mon point de vue, cela s’est très mal passé et j’ai trouvé les méthodes employées particulièrement difficiles à vivre. J’ai eu le sentiment que la finalité consistait davantage à récupérer de l’argent qu’à vérifier si les soins avaient été correctement réalisés. Je me suis ensuite rendu compte que j’étais loin d’être la seule médecin confrontée à cette situation. Je l’ai extrêmement mal vécue, au point de décider de me déconventionner. J’ai quitté le système conventionné pour ne plus avoir affaire à l’Assurance maladie de cette manière. Cette expérience m’a écœurée d’une partie de mon travail, ou plutôt de la façon dont on m’obligeait à l’exercer. J’ai donc décidé de dénoncer cette situation sur les réseaux sociaux. C’est également ainsi que je me suis mise à faire de la prévention médicale.
Votre compte Instagram @dr.ducoeur rassemble désormais plus de 17 000 abonnés, tandis que certaines de vos vidéos atteignent plusieurs centaines de milliers, voire des millions de vues. Comment est né « Dr du cœur » ?
Lorsque je suis arrivée sur les réseaux sociaux, on m’a expliqué que les internautes appréciaient les contenus consacrés à la prévention. Je ne pensais pas qu’ils s’y intéresseraient autant. J’ai donc commencé à publier des vidéos et je me suis rendu compte qu’elles répondaient à plusieurs manques. La consultation n’est pas le meilleur moment pour que le patient puisse réfléchir aux différents aspects de son problème , et les interrogations ne lui viennent pas forcément tout de suite. Ce n’est donc pas forcément le moment d’entrer dans tous les détails. Les interrogations peuvent aussi venir après la consultation, lorsque le professionnel de santé n’est plus disponible pour y répondre. Grâce aux réseaux sociaux, j’ai également compris que je ne m’attardais peut-être pas suffisamment sur certains symptômes qui ne sont pas graves, mais qui préoccupent réellement les patients.
« Ce n’est pas rien, ce n’est simplement pas une maladie grave »
Quels sont précisément les symptômes ou les inquiétudes sur lesquels les patients vous interrogent le plus ?
La majorité de leurs questions porte sur ce que nous appelons le fonctionnel. Les personnes ressentent une douleur ou un symptôme et s’inquiètent. Notre rôle consiste notamment à distinguer les situations qui nécessitent réellement de s’alarmer de celles qui ne relèvent pas d’une maladie grave. Pour un médecin, certains symptômes peuvent paraître banals. Mais pour le patient, ils occupent son esprit et peuvent devenir très anxiogènes. Auparavant, il pouvait m’arriver de répondre en consultation : « Ce n’est rien. » En réalité, ce n’est pas rien. Ce n’est simplement pas une maladie grave. Le symptôme peut malgré tout être gênant, inconfortable ou préoccupant. Il mérite donc une explication.
Pourquoi estimez-vous qu’il existe aujourd’hui un manque de connaissances médicales dans la population ?
C’est mon interprétation personnelle, mais je pense qu’il existe d’abord un problème d’éducation. Celle-ci commence dès l’enfance. Or nous n’apprenons plus suffisamment aux enfants les règles essentielles d’une bonne hygiène de vie : pratiquer une activité physique, bien manger ou encore bien dormir. Ces connaissances finissent par disparaître et les enfants deviennent ensuite des adultes qui ne possèdent pas forcément les bons repères. Il est beaucoup plus compliqué de récupérer à l’âge adulte ce qui n’a pas été appris pendant l’enfance. Les connaissances médicales élémentaires ne sont pas non plus suffisamment transmises. Les gens ne savent pas toujours ce qui peut provoquer une infection, quels symptômes doivent être considérés comme graves ni dans quelles circonstances il est réellement nécessaire de consulter.
Une prévention qui devrait commencer dès l’école
Vous prenez régulièrement l’exemple des infections hivernales. Pourquoi ?
On répète chaque année que de nombreuses infections hivernales sont virales et que les antibiotiques ne sont pas indiqués dans ces situations. Pourtant, une partie importante des consultations concerne encore des symptômes qui ne nécessitent pas forcément de consulter immédiatement. Ce sont des notions qui devraient être enseignées à l’école. Il faudrait expliquer dès le plus jeune âge ce qu’est une infection virale, quels symptômes doivent inquiéter et dans quelles circonstances il convient de consulter un médecin. Si ce message n’est pas transmis pendant l’enfance, il devient beaucoup plus difficile de le faire passer ensuite.
Les réseaux sociaux peuvent-ils combler ce déficit d’information médicale ?
Ils permettent effectivement au public de récupérer de l’information. Le problème est que les fausses informations y sont également très présentes. Certains professionnels produisent des contenus scientifiques de qualité tandis que d’autres personnes diffusent des affirmations erronées ou des légendes urbaines. Tout se retrouve mélangé et les internautes ont accès aussi bien à la bonne qu’à la mauvaise information. Il faut donc leur donner les outils nécessaires pour distinguer les contenus fiables. Le nombre d’abonnés ou de vues ne garantit pas la qualité scientifique d’une publication.
« Ce n’est pas parce qu’on est médecin qu’on ne dit pas de bêtises »
Comment vérifiez-vous les informations avant de publier une vidéo ?
Cela dépend du niveau de précision du contenu. Lorsque je donne une information semblable à celle que je fournirais à un patient pendant une consultation, je m’appuie sur ma pratique médicale. Dès que j’aborde des sujets plus pointus, je vérifie mes sources. Si je parle de physiopathologie, je contrôle les mécanismes concernés. Il m’arrive également de consacrer une vidéo à une étude scientifique précise. Dans ce cas, l’étude existe, je la consulte et je la cite. La création de contenus médicaux nécessite forcément un travail de contrôle.
Les médecins présents sur Instagram sont eux-mêmes parfois critiqués pour leurs contenus. Quel regard portez-vous sur cette tendance ?
Ce n’est pas parce qu’on est médecin qu’on ne dit pas de bêtises. Je vois parfois des professionnels de santé publier des raccourcis que je trouve douteux ou mettre en avant des messages qui ne me paraissent pas essentiels. Sur Instagram, les formats comme « les trois choses à faire » ou « les trois choses à ne pas faire » fonctionnent très bien. Mais la médecine se résume rarement à trois choses à faire ou à éviter. Ces formats peuvent conduire à créer des classifications qui ne reposent sur rien et à donner au public des informations qui ne sont pas nécessairement les plus importantes. Cela risque de diluer le message médical. Il existe évidemment de nombreuses manières de transmettre une information, mais la qualité des contenus reste très hétérogène.
LinkedIn, un espace privilégié pour débattre
Vous avez également dépassé les 8 000 abonnés sur LinkedIn. Pourquoi consacrez-vous autant de temps à cette plateforme ?
Parce que c’est la plateforme qui m’apporte personnellement le plus sur le plan intellectuel. Ce que j’aime, c’est échanger, discuter, parler de politique et dénoncer des situations que je considère comme aberrantes. La prévention médicale m’amuse et je trouve utile d’en faire, mais ce qui m’intéresse profondément, c’est la discussion. Les échanges sur LinkedIn sont intellectuellement plus nourrissants.
Quelle différence faites-vous entre votre utilisation d’Instagram et celle de LinkedIn ?
Je ne publie pas du tout de la même manière sur les deux plateformes. Il peut m’arriver de reprendre une même vidéo, mais le texte qui l’accompagne et la façon de la commenter sont différents. Sur Instagram, une vidéo de vulgarisation n’appelle pas forcément beaucoup de commentaires. Lorsque j’explique qu’il faut prendre soin de son cœur, il n’y a pas nécessairement matière à ouvrir un débat. Je suis principalement dans une démarche de transmission de l’information. Sur LinkedIn, les publications suscitent davantage de discussions et de confrontations d’idées. C’est précisément ce que je recherche.

« Je suis une professionnelle qui fait de l’influence »
Vous êtes devenue une véritable créatrice de contenus médicaux. Acceptez-vous le terme d’« influenceuse médicale » ?
Je pense qu’il s’agit effectivement d’influence. C’est d’ailleurs exactement pour cela que je me suis lancée. Je voulais influencer les patients afin qu’ils améliorent leur hygiène de vie, mais également interpeller les pouvoirs publics pour qu’ils cessent certaines pratiques que je considère comme aberrantes. Mon objectif était donc bien de faire de l’influence. Le problème est que le mot « influenceuse » possède aujourd’hui une connotation particulière. Mais, dans les faits, il s’agit bien d’influence. Je suis une professionnelle de santé qui exerce une influence à travers ses prises de parole. En revanche, ce n’est pas mon métier et cette activité ne me rapporte pas d’argent.
Vous êtes désormais invitée dans des podcasts et différents formats. Envisagez-vous de développer votre propre émission ou votre propre podcast ?
J’en ai eu envie à un moment. Mais, concrètement, je manque de temps. La médecine et la production de contenus pour les réseaux sociaux représentent déjà une charge de travail importante. Pour l’instant, je préfère donc me limiter aux activités que j’exerce déjà.
Rendre les débats médicaux accessibles au grand public
Les médias généralistes vous ont-ils déjà proposé d’écrire une chronique ou de participer régulièrement à une émission ?
Non, je n’ai pas encore été contactée pour cela. Parmi les créateurs de contenus médicaux, je suis encore loin d’être celle qui possède la communauté la plus importante. Les médias recherchent souvent des personnalités déjà connues et disposant d’un nombre élevé d’abonnés. Je ne suis pas certaine que le fond de mon message les intéresse toujours autant que la taille de la communauté.
Manque-t-il aujourd’hui un espace grand public permettant aux médecins de parler librement de leurs conditions d’exercice ?
Sur LinkedIn, les médecins le font déjà. Je suis loin d’être la seule à communiquer sur ces sujets. Certains professionnels proposent essentiellement de la prévention, tandis que d’autres parlent davantage des lois, de la politique de santé ou de leurs conditions de travail.En dehors de LinkedIn, il n’existe cependant pas véritablement d’espace grand public consacré à ces échanges. Des médias professionnels comme Le Quotidien du Médecin ou Egora traitent ces questions, mais ils s’adressent principalement aux professionnels de santé. Je trouve dommage que le grand public ne puisse pas davantage connaître les contraintes auxquelles les médecins sont confrontés. Ces difficultés ont pourtant des conséquences directes sur les patients et sur l’accès aux soins. Ce qui se passe entre les médecins concerne finalement toute la population.
Vous avez parfois le sentiment qu’il existe un véritable « médecin bashing » en France ?
Oui, il existe un véritable bashing à l’encontre des médecins. Il y a aujourd’hui une forte défiance et parfois même une forme de rejet. C’est précisément pour cette raison qu’il est important de recréer des espaces de dialogue, d’expliquer nos conditions d’exercice et de montrer que les difficultés rencontrées par les professionnels de santé concernent également les patients.
Propos recueillis par Aimé Kaniki
Aimé Kaniki
Aimé Kaniki est un journaliste expert des médias, créateur et animateur de « L'Hebdo Médias », diffusée en direct chaque vendredi sur Beur FM. Rédacteur en chef d'Infomatin, il a également officié comme journaliste culture et médias pour le magazine Entrevue. Passionné de télévision et de radio, il suit de près l'évolution du paysage audiovisuel français. En dehors de l'antenne, ce mordu de sport voue une véritable passion au football et à la Formule 1.
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