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Anna N’Diaye : « J’aimerais un jour raconter et décrypter le monde à ma manière »

De la finance au journalisme, des documentaires pour Canal+ Afrique aux plateaux de 28 minutes sur ARTE, Anna N’Diaye a construit un parcours singulier dans l’audiovisuel français. Également…

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Anna N’Diaye : « J’aimerais un jour raconter et décrypter le monde à ma manière »

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Anna N’Diaye : « J’aimerais un jour raconter et décrypter le monde à ma manière »
Anna N’Diaye : « J’aimerais un jour raconter et décrypter le monde à ma manière »

De la finance au journalisme, des documentaires pour Canal+ Afrique aux plateaux de 28 minutes sur ARTE, Anna N’Diaye a construit un parcours singulier dans l’audiovisuel français. Également passée par Bonjour ! La Matinale TF1 à l’été 2025, la journaliste franco-sénégalaise revient, pour TVMag.info, sur sa reconversion professionnelle, ses débuts dans les médias, sa rencontre avec Élisabeth Quin et les coulisses de l’access de la chaîne franco-allemande. Elle évoque également son rapport à la diversité, les difficultés liées au métissage et son ambition de développer un jour une émission à son image.

Aimé Kaniki : Avant de parler de votre carrière, qui est Anna N’Diaye ? Comment avez-vous grandi et quels souvenirs gardez-vous de votre enfance et de votre jeunesse ?

Anna N’Diaye : Je suis franco-sénégalaise. Mon papa est sénégalais, ma maman est française et je suis métisse. J’ai beaucoup voyagé pendant mon enfance parce que mes parents étaient fonctionnaires et déménageaient régulièrement, tous les trois ou quatre ans. J’ai passé la plus grande partie de mon enfance en Guadeloupe. Je n’ai donc pas grandi en France métropolitaine. J’étais entourée de Guadeloupéens, je parlais créole à l’école et j’ai toujours évolué au milieu de plusieurs cultures : celle de mon papa, celle de ma maman et celle de la Guadeloupe, qui est très vivante et différente de la France métropolitaine. Lorsque j’ai commencé mes études, j’ai conservé ce goût du voyage. Je voulais vivre à l’étranger, parler plusieurs langues et rencontrer des personnes qui ne me ressemblaient pas nécessairement. J’ai donc choisi une école de commerce pour pouvoir partir à l’international. J’ai ensuite travaillé à Amsterdam pour le groupe Accor, avant de vivre pendant trois ans en Argentine et au Pérou.

Vous avez suivi des études de commerce avant de travailler dans le contrôle de gestion et la finance. Comment est née votre envie de devenir journaliste et qu’est-ce qui vous a poussée à abandonner cette première carrière ?

Lorsque j’étais au lycée, j’étais plutôt bonne élève. À l’époque, lorsqu’on avait de bons résultats scolaires, on nous poussait naturellement vers une filière scientifique. J’ai donc fait beaucoup de mathématiques, de physique et de chimie, alors que ce n’étaient pas vraiment mes matières de prédilection. J’étais beaucoup plus intéressée par les langues et le français. Mais comme j’étais bonne élève, j’ai suivi cette voie dans laquelle je ne me suis pas franchement épanouie. J’ai obtenu mon baccalauréat avec mention, ce qui était présenté comme une sorte de graal permettant ensuite de faire ce que l’on souhaitait. J’ai choisi une école de commerce parce que j’avais toujours cette envie de voyager, de découvrir de nouvelles personnes, de nouvelles cultures et de créer des liens entre les individus. Travailler dans la finance à l’étranger répondait à une partie de mes aspirations. J’avais fait un master en finance, commencé dans le contrôle de gestion, puis travaillé à la direction financière du groupe Accor, notamment à Amsterdam et surtout en Argentine. Mais, au bout d’un moment, je me suis rendu compte que ce que je voulais véritablement faire, c’était écrire des émissions de voyage. Je n’avais pas envie de rester dans un bureau pendant des années en attendant ma prochaine promotion dans la finance. À cette époque, je regardais beaucoup Échappées belles. Cette émission me faisait rêver et j’avais envie d’écrire ce genre de programmes. Cela m’a rappelé qu’au lycée, j’étais finalement beaucoup plus attirée par l’écriture. Je me suis assez rapidement dit que j’avais fait le tour de la finance et que je n’allais pas nécessairement apprendre beaucoup plus dans ce domaine. J’ai donc décidé de rentrer en France. La question d’intégrer une école de journalisme s’est posée, mais j’avais déjà financé mon école de commerce grâce à un prêt étudiant que je devais rembourser. Il était hors de question de m’engager dans une nouvelle formation coûteuse. Il fallait que je travaille. J’ai décidé de capitaliser sur mon expérience professionnelle en finance et en gestion, en espérant que cela pourrait progressivement me conduire vers l’éditorial. J’ai contacté des sociétés de production audiovisuelle en leur expliquant que je pouvais les aider sur les questions administratives et financières, à condition de pouvoir observer comment elles fabriquaient leurs films et leurs documentaires. C’est comme cela que tout a commencé. J’ai d’abord travaillé sur les salaires, les notes de droits d’auteur et les contrats avec les chaînes. J’ai découvert les coulisses de la télévision par le biais administratif, ce qui m’a permis de comprendre énormément de choses sur le fonctionnement de cette industrie. Petit à petit, j’ai appris comment les programmes étaient fabriqués. J’ai finalement intégré la société de production qui réalisait Échappées belles. Et là, pour la première fois, j’ai été embauchée comme rédactrice. J’écrivais les émissions présentées notamment par Sophie Jovillard et Jérôme Pitorin, qui partaient découvrir des destinations à travers le monde.

Vous avez donc fini par travailler pour une émission que vous regardiez avec admiration. Cela devait représenter une immense satisfaction personnelle.

Pour moi, c’était le Graal ! Je dis souvent qu’il y a eu un véritable facteur chance. Je suis tombée sur une personne avec laquelle je travaillais et qui est ensuite devenue directrice générale de cette société de production. Il y avait une part de hasard, un coup de chance, un alignement des planètes. J’étais au bon endroit au bon moment. Mais, en même temps, cela faisait déjà trois ou quatre ans que j’avais engagé cette reconversion. Je ne gagnais plus autant d’argent que lorsque je travaillais en Argentine. J’avais fait de véritables sacrifices pour repartir de zéro dans un univers complètement nouveau. Autour de moi, peu de gens y croyaient. Mes parents m’ont toujours fait confiance et m’ont toujours laissé la liberté d’expérimenter. Mais beaucoup de personnes ne comprenaient pas pourquoi j’abandonnais un poste formidable chez Accor, en Argentine, alors qu’on me proposait même de partir au Brésil. Je repartais quasiment de zéro et personne n’y croyait vraiment. Mais j’avais cette conviction. Et puis, le coup de chance est arrivé.

Avant Échappées belles, vous avez également travaillé pour Afrique Magazine. Quel était votre rôle dans cette rédaction ?

C’était juste avant mon arrivée à Échappées belles. J’essayais d’entrer dans le journalisme par la petite porte pour pouvoir écrire. J’étais l’assistante du directeur de la publication. Je m’occupais de ses notes de frais, des salaires et de la gestion logistique du magazine. Mais j’essayais toujours de grappiller un peu de place pour écrire. Je demandais régulièrement si l’on pouvait me laisser rédiger une page. Finalement, on m’a confié la double page consacrée à la mode. Pour moi, c’était déjà formidable. Je remplaçais mon tableau Excel par un document Word ! J’avais enfin l’impression d’entrer dans l’écriture. Je n’étais pas encore véritablement journaliste, mais je commençais à toucher à cet univers.

Vous avez ensuite réalisé plusieurs documentaires pour Canal+ Afrique, notamment dans la collection En quête d’Afrique. Comment cette collaboration est-elle née et quels souvenirs en gardez-vous ?

Cette expérience est arrivée après plusieurs années passées à travailler sur Échappées belles. J’avais envie d’écrire d’autres types de sujets et de passer à des formats plus longs, notamment des documentaires de 52 minutes. Canal+ Afrique est venu directement vers notre société de production pour nous demander de concevoir des enquêtes de société. Étant franco-sénégalaise, cela m’a immédiatement intéressée. Tout ce qui se passe sur le continent africain m’a toujours passionnée et j’avais envie de le raconter. J’ai proposé quatre documentaires de 52 minutes. Ils ont aimé les quatre et les ont achetés. Je me souviens particulièrement du premier, parce que j’avais choisi de le réaliser au Sénégal. Il portait sur la dépigmentation de la peau et s’intitulait Métisses à tout prix. Nous nous intéressions à ces femmes qui se blanchissent la peau pour avoir le teint plus clair, dans l’idée qu’une peau plus claire permettrait d’obtenir davantage de reconnaissance ou de mieux réussir socialement. Nous interrogions également des médecins pour comprendre les conséquences de ces pratiques. Ce documentaire avait une dimension presque familiale. Je tournais au Sénégal, mes parents s’y trouvaient à ce moment-là et ma tante m’a beaucoup aidée à trouver des personnes à interviewer. J’étais également enceinte de ma deuxième fille. Ce que j’ai particulièrement aimé, c’est que ces documentaires étaient destinés à un public africain. Nous ne voulions pas adopter un regard français sur des problématiques africaines. J’ai toujours aimé rechercher des angles différents, changer de perspective et regarder les choses autrement. L’exercice d’écriture était passionnant parce qu’il fallait que les sujets soient pensés pour les personnes vivant en Afrique, et non pour un public français. Cela m’a obligée à m’imprégner des réalités locales. Je garde aussi un très bon souvenir d’un documentaire réalisé au Cameroun sur les énergies renouvelables, en 2018. À l’époque, c’était assez novateur de montrer comment les pays africains se saisissaient de ces enjeux. On avait parfois l’impression que les questions de réchauffement climatique et d’énergies renouvelables étaient essentiellement occidentales. Pourtant, elles touchaient déjà très concrètement le quotidien des populations africaines, qui avaient commencé à s’en emparer.

Vous avez longtemps travaillé sur le terrain, au contact direct des populations. Qu’est-ce que le documentaire vous a appris sur votre métier ? Avez-vous aujourd’hui envie de revenir davantage à ce format ?

Ce que j’aime particulièrement dans le documentaire, c’est que nous sommes directement au contact de la parole des gens. Il n’y a pas d’intermédiaire. Aujourd’hui, lorsque je travaille sur le plateau de 28 minutes, mes sources d’information sont beaucoup plus souvent des articles de presse. Mon travail consiste davantage à synthétiser l’information qu’à aller directement au contact des personnes concernées. Dans le documentaire, il y a les tournages, les déplacements, la nouveauté et surtout les rencontres. Tout cela est extrêmement nourrissant personnellement. On comprend beaucoup plus rapidement certaines réalités parce qu’on les vit presque aux côtés des personnes que l’on interviewe. J’avoue que cela me manque parfois. En même temps, je ne sais pas si je peux vraiment opposer ces deux manières de travailler, parce qu’elles font toutes les deux partie de moi. J’ai un côté très terrain, avec cette envie d’aller parler aux gens. Mais j’aime aussi énormément ce que je fais dans 28 minutes, avec cette possibilité de prendre davantage de hauteur et d’analyser l’actualité. Nous traitons de grandes masses d’informations, de grands enjeux. Il ne s’agit pas forcément d’entrer dans tous les détails, mais d’essayer de construire une vision plus globale. J’aime aussi cet exercice. De manière générale, en France, j’ai parfois l’impression que l’on cherche à mettre les gens dans des cases. Or, je ne me retrouve jamais totalement dans une seule catégorie. Je suis un peu de tout cela. Je pourrais parfaitement recommencer à faire du terrain, tout en continuant à apprécier l’analyse et les plateaux de télévision. Dans l’idéal, j’aimerais parvenir à équilibrer les deux : faire un peu de terrain et un peu de plateau. Aujourd’hui, je fais davantage de plateau.

Depuis 2021, vous faites partie de l’équipe de 28 minutes sur ARTE, que vous avez rejointe initialement pour remplacer Nadia Daam pendant l’été. Comment cette aventure a-t-elle commencé ? Vous souvenez-vous de votre premier casting et de votre rencontre avec Élisabeth Quin ?

Je m’en souviens parfaitement ! Tout a commencé grâce à un ami qui avait fait la même école de commerce que moi à Grenoble. Nous faisions partie des quelques étudiants de notre promotion qui avaient bifurqué vers l’audiovisuel et le journalisme. Il travaillait déjà pour 28 minutes depuis plusieurs années et effectuait notamment des remplacements pendant l’été. Un jour, il m’a appelée pour me dire qu’un casting était organisé afin de trouver une chroniqueuse pour remplacer Nadia Daam pendant l’été. Il m’a demandé si cela pouvait m’intéresser. Ma première réaction a été de me dire : « Même pas en rêve ! » Je pensais sincèrement ne pas avoir le niveau. Pour moi, 28 minutes, c’était une émission extrêmement exigeante, presque réservée à des personnes passées par Sciences Po, avec une culture générale extraordinaire. Cela me semblait complètement au-dessus de mes capacités. Au départ, j’ai même pris cette proposition à la légère. Puis j’ai réfléchi pendant une nuit et je me suis dit que ce genre d’occasion ne se présentait pas tous les jours. J’ai donc décidé de tenter ma chance. Je n’avais jamais fait de plateau de télévision. Je venais du documentaire, de l’écriture et du travail de terrain. Je ne pensais vraiment pas être retenue. Heureusement, j’ai été très bien accompagnée par l’équipe de 28 minutes. Et là encore, le facteur chance est intervenu : lors de mon casting, les sujets proposés étaient économiques. Avec mon passé dans la finance, c’était précisément un domaine que je connaissais bien. Mais il fallait quand même réussir l’exercice du plateau ! Le casting se déroulait avec la productrice, pas avec Élisabeth Quin. J’étais terrorisée. Je ne savais même pas où regarder. Un plateau de télévision est très impressionnant lorsque l’on n’en a jamais fait. Il y a énormément de lumière, beaucoup de techniciens et une mécanique particulière à comprendre. Je suis ressortie persuadée d’avoir été nulle. Pourtant, on m’a rappelée pour un deuxième casting, en me disant que cela s’était bien passé, même s’il y avait encore quelques éléments à améliorer. J’ai passé ce deuxième essai, une nouvelle fois sur un sujet économique, et j’ai été retenue. Je n’aurais jamais imaginé pouvoir me retrouver là. J’avais voulu devenir journaliste et j’avais déjà l’impression d’avoir réussi quelque chose en réalisant des documentaires. Mais intégrer 28 minutes représentait un cap immense que je n’avais même pas anticipé. Ensuite, il a fallu apprendre les codes du plateau, la mécanique de l’émission, les habitudes de travail. Cela prend des années. La première fois que je me suis retrouvée face à Élisabeth Quin, j’avais vraiment les chocottes ! Je la trouvais brillante, impressionnante et très intimidante. Mais je suis aussi quelqu’un qui, une fois engagé dans une situation, se dit qu’il faut y aller, faire confiance à ce que l’on sait faire et avancer. J’ai toujours entretenu une bonne relation avec Élisabeth. Aujourd’hui, il existe énormément de confiance entre nous. Cette relation s’est construite progressivement, toujours dans le respect du travail. Élisabeth est très exigeante, et elle a raison de l’être parce que l’émission elle-même est exigeante. Nos rédacteurs en chef le sont également. Mais c’est précisément cette exigence qui fait que 28 minutes est devenue l’émission qu’elle est aujourd’hui. Nous nous engageons tous à maintenir ce niveau d’exigence.

Justement, 28 minutes occupe une place particulière dans le paysage audiovisuel français. Comment expliquez-vous sa longévité et ce qui la distingue des chaînes d’information en continu ?

Je pense que sa longévité tient d’abord beaucoup à Élisabeth Quin, à ce qu’elle est, à ce qu’elle incarne et à ce qu’elle représente. Elle a notamment été l’une des premières femmes à assumer ses cheveux gris à la télévision. Cela peut paraître dérisoire, mais je pense que c’est important. Elle possède une véritable personnalité et une liberté de ton qui plaisent au public. L’émission a également toujours eu pour vocation de ne pas réagir à chaud. Nous ne cherchons pas à nous positionner comme les chaînes d’information en continu ou les journaux télévisés traditionnels. Notre objectif est d’apporter un regard différent sur l’actualité, avec des angles parfois décalés, en prenant le temps de réfléchir et de débattre. Nous faisons intervenir des personnes capables d’apporter de la nuance. Il existe un véritable choix éditorial : nous ne cherchons jamais le clash à tout prix. Au contraire, nous recherchons la nuance. Il y a un énorme travail de programmation derrière cela. Nous avons quatre programmateurs qui sont absolument incroyables et dont le travail consiste notamment à trouver des intervenants que l’on ne voit pas nécessairement partout ailleurs. Ils cherchent des personnes capables de discuter ensemble, de s’écouter et d’apporter des points de vue intéressants sur un même sujet. Nous pouvons aussi consacrer une vingtaine de minutes à une seule actualité, par exemple aux élections américaines de mi-mandat. Dans un journal télévisé traditionnel, il est difficile de consacrer autant de temps à un seul événement. Sur les chaînes d’information en continu, on peut en parler beaucoup plus longtemps, mais pas nécessairement de la même manière. Nous nous situons finalement quelque part entre ces différents formats. Ce qui nous distingue, c’est cette constance dans notre ligne éditoriale. Nous voulons du débat, des angles différents, des intervenants qui s’écoutent et qui parviennent à discuter. Dans le climat informationnel actuel, où tout devient anxiogène et où chaque journée semble apporter une information plus inquiétante que la précédente, je pense que cette manière de traiter l’actualité peut représenter une forme de refuge.

À l’été 2025, vous avez également rejoint Bonjour ! La Matinale TF1, notamment avec votre chronique Anna en liberté. Comment cette expérience est-elle née et comment avez-vous vécu votre passage sur la première chaîne ?

C’était à ma demande ! J’avais remarqué cette émission dès son lancement avec Bruce Toussaint. Je trouvais intéressant de créer une nouvelle matinale, presque à partir de rien. Il y avait quelque chose d’innovant, une volonté de chercher de nouvelles idées et de construire un programme. De mon côté, j’avais envie de tester un nouvel exercice. J’ai donc pris contact avec la rédaction. La rédactrice en chef m’a reçue très rapidement, a étudié ma proposition et a accepté que je fasse un essai pendant l’été. On m’a laissé une très grande liberté de ton. C’est d’ailleurs ce que j’ai particulièrement apprécié chez TF1. Il existait une véritable intelligence collective lorsque nous discutions des sujets. Cela m’a permis de parler d’autres sujets, que j’aborde moins dans 28 minutes, tout simplement parce que les deux émissions n’ont pas la même ligne éditoriale. J’ai trouvé ces deux expériences assez complémentaires.

Vous faites aujourd’hui partie des visages de la diversité à la télévision française. Quel regard portez-vous sur la représentation des personnes issues de la diversité dans les médias ? Avez-vous rencontré des obstacles liés à vos origines ?

C’est une vaste question. Il y a quelque chose que je ne vous ai pas encore raconté. Lorsque j’avais huit ans, je regardais énormément les journaux télévisés à la maison. Nous alternions entre France 2 et TF1. Je me souviens avoir été fascinée par Claire Chazal. Je la trouvais tellement chic ! C’était une femme qui présentait le journal télévisé et je me disais que, si je pouvais faire un métier un jour, ce serait celui-là. Mais cette idée s’est arrêtée très rapidement. J’avais intégré, sans même le formuler, qu’elle était blanche et blonde, que moi j’étais métisse et qu’il n’y avait pas de personnes comme moi à la télévision. Je pense qu’il y avait quelque chose d’intériorisé, lié à la société dans laquelle je grandissais. Je m’étais dit que ces places-là n’étaient tout simplement pas faites pour moi. C’est peut-être aussi l’une des raisons pour lesquelles je me suis dirigée vers la finance plutôt que directement vers le journalisme. Mais finalement, la vie m’a rattrapée et aujourd’hui je suis là où je suis. C’est pour cette raison que ma présence à l’antenne est très importante pour moi. C’est important que l’on puisse me voir tous les soirs à la télévision avec mon afro. C’est important que je puisse avoir le style vestimentaire que je souhaite. Cela peut paraître anecdotique, mais c’est ma manière de m’exprimer. J’aimerais que d’autres personnes puissent, si elles le souhaitent, se reconnaître à travers moi et se dire que c’est possible. Depuis que je travaille dans 28 minutes, je n’ai jamais reçu autant de messages de jeunes filles racisées sur LinkedIn. Elles me disent qu’elles sont heureuses de me voir à l’antenne, que cela leur montre que c’est possible. Certaines me demandent si j’accepterais de répondre à quelques questions sur mon parcours. Je ne peux malheureusement pas répondre à tout le monde, mais j’essaie de le faire autant que possible. Je veux conserver cette proximité et montrer que l’on peut y arriver. Il faut travailler, évidemment, mais c’est possible. Je ne veux pas que les gens pensent que le journalisme est un univers inaccessible ou réservé à une élite. J’aime pouvoir raconter mon parcours, expliquer que j’ai eu des difficultés, que certaines choses ne fonctionnaient pas au départ, que je ne savais pas toujours comment faire et que j’ai appris. Je considère que le journalisme reste l’un des rares métiers dans lesquels la curiosité et le travail peuvent permettre d’accomplir de grandes choses, même sans avoir nécessairement suivi le parcours scolaire traditionnel. Et, concernant la diversité, je considère aussi que j’ai une responsabilité.

Vous évoquez cette responsabilité de montrer aux jeunes générations que certaines carrières sont possibles. Pensez-vous que le principal obstacle se trouve aujourd’hui dans les discriminations ou dans les codes sociaux que l’on ne maîtrise pas toujours ?

Je pense que la question du plafond de verre se pose dans plusieurs milieux. Je l’ai observée dans les écoles de commerce comme dans les médias. De manière générale, nous avons tendance à reproduire ce que nos parents ont fait, à suivre les mêmes types d’études et à ne pas toujours nous autoriser à explorer d’autres possibilités. Lorsque je suis arrivée en école de commerce, j’ai découvert un monde que je ne connaissais absolument pas. Mes parents étaient fonctionnaires, inspecteurs des impôts. Ils ne savaient pas vraiment ce qu’était une école de commerce. Lorsque je leur ai expliqué que je voulais suivre cette voie, ils m’ont encouragée parce qu’ils m’ont toujours fait confiance. Mais cet univers leur était complètement étranger. Moi-même, je n’avais jamais côtoyé, dans ma vie quotidienne, des personnes issues des milieux que j’ai découverts dans cette école. Les moyens financiers étaient très différents. Je travaillais à côté de mes études alors que la plupart des autres étudiants n’en avaient pas besoin. Nous n’étions pas nombreux à avoir contracté un prêt étudiant. Il existait donc déjà une différence importante. Intégrer ce type d’établissement implique aussi d’apprendre les codes de ce milieu. Et je pense que c’est précisément ce qui m’a ensuite donné le courage d’essayer d’entrer dans le journalisme. J’avais compris qu’il existait des codes propres à chaque milieu social et professionnel. Une fois que l’on connaît ces codes, on peut essayer d’aller partout. Mais lorsque l’on ne les connaît pas, c’est là que le plafond de verre apparaît. C’est pour cela que je trouve important d’être présente à la télévision avec mon afro. Quelqu’un peut me regarder et se dire : « Elle s’appelle Anna N’Diaye, elle a fait d’autres études avant, ses parents sont fonctionnaires et aujourd’hui elle est là parce qu’elle a travaillé, réussi et aussi parce qu’elle a eu de la chance à certains moments. » Cela signifie que ce n’est pas impossible. Et peut-être que cette personne se dira qu’elle a elle aussi des choses intéressantes à raconter et que quelqu’un aura envie de les écouter.

Il existe également une question dont on parle relativement peu dans les médias : celle du métissage, de la double culture et parfois de la difficulté à construire sa propre identité. Vous qui êtes franco-sénégalaise, comment avez-vous vécu cette question ?

C’est également une très vaste question. À 41 ans, je pense que je suis à peu près parvenue à faire la paix avec ce sujet. Mais cela m’a pris une quarantaine d’années ! Pour moi, avant d’être cette richesse dont tout le monde parle, le métissage a clairement été un poids. J’ai toujours trouvé extrêmement compliqué de devoir justifier qui j’étais. Est-ce que je suis davantage l’un ou davantage l’autre ? Est-ce que je suis trois quarts de l’un et un quart de l’autre ? Où placer le curseur de mon identité ? De quoi ai-je hérité ? Qu’est-ce que j’ai envie de conserver de cet héritage ? Je trouve ces questions extrêmement complexes et j’en ai souffert à plusieurs moments de ma vie. Par exemple, lorsque j’étais en Guadeloupe, j’ai subi une forme de racisme. On me faisait remarquer que ma mère était blanche, avec cette idée sous-jacente qu’elle représentait une forme de colonisation, qu’elle venait prendre le travail des parents de mes camarades. Il y avait toute cette histoire de l’esclavage en arrière-plan. Et mon père pouvait être réduit à une caricature raciste de l’Africain. Je me retrouvais au milieu d’une histoire qui n’était pas la mienne, mais dont j’avais malgré tout hérité d’une certaine manière. À certains moments, j’ai voulu ressembler davantage aux Blancs. J’ai voulu avoir les cheveux raides. Puis je suis passée par une phase où je voulais davantage revendiquer mon héritage africain. J’ai eu envie de passer du temps en Afrique. Mais, en même temps, je ne m’y reconnaissais pas totalement non plus, parce que j’avais grandi dans un environnement français et qu’il existait certaines différences culturelles qui me dérangeaient. Je me souviens notamment que lorsque j’étais enfant, chez ma grand-mère, mon frère avait le droit de sortir jouer avec ses copains alors que moi je ne pouvais pas, simplement parce que j’étais une fille. Je trouvais cela très étrange. J’ai mis beaucoup de temps à faire la paix avec toutes ces dimensions de mon identité. Jusqu’au jour où j’ai compris que j’étais les deux et que c’était à moi de décider comment je voulais vivre ce métissage. Parfois, je me sens à 80 % sénégalaise. À d’autres moments, je me sens à 90 % française. C’est moi qui place le curseur. Aujourd’hui, j’ai des enfants qui ont eux-mêmes cet héritage multiculturel, notamment avec leur grand-père sénégalais. La question que je souhaite leur transmettre, ce n’est pas de savoir si elles sont plus françaises ou plus sénégalaises. C’est de savoir comment elles se sentent, elles. Ce n’est pas aux autres de définir ce que nous sommes. J’ai mis longtemps à assumer qui j’étais, à savoir comment me définir et quel type de personne métisse j’étais. Je pense finalement qu’il existe autant de manières de vivre le métissage qu’il existe de personnes métisses.

Vous avez également participé à un documentaire consacré à la question de l’identité noire en France et des couples mixtes. Cette expérience vous a-t-elle permis d’aborder autrement la question de la transmission à vos enfants ?

Oui. J’ai participé avec mon mari à l’un des épisodes d’une série documentaire diffusée sur France Culture, consacrée à ce que signifie être noir en France. L’un des épisodes abordait notamment la question des couples mixtes. Cela pose aussi des questions sur l’éducation, sur la transmission et sur la manière dont les autres nous perçoivent. Je raconte notamment une expérience avec l’une de mes filles, qui a la peau blanche. Lorsque j’allais la chercher à la crèche, certaines personnes pensaient que j’étais sa nounou. Ce sont des situations très concrètes du quotidien, mais elles soulèvent énormément de questions. Elles nous ramènent toujours à cette interrogation : qu’est-ce que les gens voient de moi ? Est-ce qu’ils me considèrent comme noire, comme blanche ? Et lorsqu’ils me voient comme noire, qu’imaginent-ils derrière cette apparence ? Ces questions peuvent revenir à différents moments de la vie. Mais aujourd’hui, je sais beaucoup mieux qui je suis. Et j’avoue que ce que les autres peuvent penser de mon identité m’importe finalement assez peu. Il y a une forme de reprise de pouvoir sur sa propre histoire. C’est moi qui décide de ce que représente mon métissage et si je veux le considérer comme une richesse. Ce n’est pas aux autres de me le dire. Les autres peuvent avoir leur opinion, bien sûr, mais ce ne sont pas eux qui décident.

En parallèle de votre carrière à la télévision, vous avez cofondé Luna Podcast, consacré notamment aux expériences difficiles de la maternité. Pourquoi avoir créé ce projet et quelle place occupe-t-il aujourd’hui dans votre vie professionnelle ?

C’est un projet que j’ai monté avec une amie à la suite d’un événement qui nous avait profondément bouleversées. Nous avions une amie commune qui avait perdu son bébé dix jours avant son accouchement. Cette histoire nous avait énormément marquées. Et nous nous sommes rendu compte qu’autour de nous, beaucoup de femmes rencontraient des difficultés liées à la maternité, notamment des fausses couches, des maladies ou d’autres expériences douloureuses. Dans l’un des épisodes, il y a notamment ma sœur. Dans un autre, la belle-sœur de mon amie. Nous avions envie de raconter ces histoires dont on parle peu, alors qu’elles existent et concernent énormément de personnes. Nous nous sommes demandé comment nous pouvions contribuer à les faire connaître et surtout comment ces témoignages pourraient aider d’autres femmes. Nous avons alors imaginé une petite série documentaire construite autour du témoignage central d’une femme ayant traversé une expérience difficile. Autour de ce témoignage, nous faisions intervenir des psychologues, des médecins, des sages-femmes et d’autres professionnels capables d’apporter un éclairage complémentaire. L’idée était de prendre de la hauteur, de mieux comprendre ce qui se passait et de proposer des pistes pour accompagner les femmes concernées. Nous voulions finalement fabriquer un documentaire, mais sous la forme d’un podcast. Mon amie, avec laquelle j’ai cofondé le projet, travaille dans le théâtre. Elle était particulièrement enthousiaste à l’idée d’utiliser le podcast, qui commençait alors à se développer. Économiquement, ce format était également assez simple à lancer. Nous avons réalisé plusieurs épisodes et le projet a duré deux ans. Certains de nos podcasts ont même été repris dans le cadre de mobilisations plus larges, notamment avec des pétitions destinées à faire reconnaître davantage le vécu des femmes ayant subi des fausses couches. Il y avait une véritable ambition sociétale derrière ce projet : faire connaître ces expériences et contribuer à faire évoluer les choses. Ensuite, le podcast s’est arrêté parce que j’ai passé le casting de 28 minutes et que j’ai été retenue. À partir de ce moment-là, j’ai consacré l’intégralité de mon temps à l’émission.

Pour terminer, comment imaginez-vous votre avenir dans les médias ? Aimeriez-vous présenter votre propre émission, revenir au documentaire ou explorer de nouveaux formats ?

Bien sûr que j’aimerais avoir ma propre émission ! Je crois que j’aimerais un jour, pas forcément maintenant, pouvoir raconter et décrypter le monde à ma manière. Cela pourrait être une émission de télévision, mais aussi d’autres formats audiovisuels, pas nécessairement incarnés. Cela pourrait être du podcast vidéo ou une émission sur YouTube. Ce sont des possibilités auxquelles je réfléchis beaucoup. J’aimerais pouvoir mettre davantage de moi-même dans ce que je raconte et dans ma manière de regarder le monde. Mon parcours et mon métissage font que je n’ai pas nécessairement le même vécu que d’autres personnes. J’ai donc forcément une vision différente de certaines choses. Cela ne signifie pas qu’elle est meilleure ou moins bonne, mais simplement que j’aimerais pouvoir m’exprimer davantage sur de nombreux sujets de société. Je ne sais pas encore précisément quelle forme cela prendra, mais j’y travaille.

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